Le vol d’une part de notre histoire…
Il y a déjà quelques mois que le Louvre a été victime du vol des joyaux de la couronne et que les voleurs ont été arrêtés, en vain d’ailleurs car leur butin n’a, à ce jour, toujours pas été retrouvé : sans doute est-il déjà loin de notre pays, en des mains qui ne s’intéressent qu’à ce que peuvent rapporter les pierres précieuses démontées, et non à leur valeur sentimentale et historique. Mais cette triste affaire, qui en rappelle quelques autres survenues en France ces dernières années (comme celle du reliquaire du cœur de la duchesse Anne de Bretagne à Nantes en 2018, heureusement retrouvé) peut, au-delà de la colère et de la déception, nourrir notre réflexion sur la nation et sa mémoire… Le texte ci-dessous a été rédigé au lendemain du méfait, en octobre 2025.
La France a une très longue histoire qui ne commence ni ne s’arrête en 1789 : le vol audacieux des bijoux royaux et impériaux dans la galerie d’Apollon nous le rappelle en même temps qu’il signale, une fois de plus, le peu de moyens mis par la République à préserver le patrimoine qui appartient à la France et à tous ses habitants, cette mémoire longue des objets qui ont traversé le temps pour parvenir jusqu’à nous. Déjà, en décembre 1976, avait eu lieu, dans cette même salle, le vol de l’épée de sacre du dernier roi oint à Reims, Charles X. Certains disent qu’aucune leçon n’a été tirée de cette triste mésaventure dans laquelle deux gardiens du musée avaient été blessés…
La classe politique et le monde culturel et historien ont manifesté leur émoi, leur indignation et souvent leur colère devant l’impéritie de l’Etat, incapable de sécuriser les musées tout comme les églises et demeures historiques de France. D’autant plus que les alertes n’ont guère manqué ces derniers temps ! Doit-on se résoudre à voir piller les trésors du passé par des bandes sans foi ni loi, si ce n’est celle de l’argent ? Doit-on accepter que l’Etat, de plus en plus empêché par sa dette publique immense, abandonne des pans entiers de ce qui fait, y compris matériellement, la mémoire et l’âme de notre pays ? Faut-il renoncer à conserver ces traces d’un passé royal ou impérial qui a forgé notre pays, au-delà même des régimes et des révolutions ? Non, mille fois non et, en ce domaine comme en d’autres, le désespoir paraît être d’une sottise absolue ou d’un renoncement malvenu.
Mais il est bon aussi de se souvenir que ces malfrats maudits peuvent être considérés comme les héritiers méconnus (et malheureusement inconnus, à l’heure où nous écrivons) de la République des vandales de 1792 et des années suivantes, pillant, détruisant, fondant les trésors royaux et ecclésiastiques du passé pour nourrir leurs guerres aux monarchies d’Europe et pour assurer leur table rase des siècles de règne d’une royauté honnie. Ce mouvement, qui a vu la disparition de tant de trésors patrimoniaux, ne s’est pas arrêté à Thermidor et la Troisième République naissante y a aussi eu sa part, comme le rappelait le chercheur et professeur au Muséum national d’histoire naturelle François Farges en 2018 (1) : « Sadi Carnot sous la IIIe République décida de vendre les diamants de la Couronne afin d’éviter que les monarchistes ne reviennent au pouvoir. » En somme, le président de la République a été le grand receleur des joyaux de la Couronne, pour des raisons politiciennes avant même que d’être économiques ! Ce scandale oublié nous en dit tout de même long sur l’état d’esprit d’une République qui semble n’aimer l’histoire que si celle-ci sert ses propres intérêts…
Jean-Philippe Chauvin
Notes : (1) : Le Figaro, 4-5 août 2018.