Du 19 juillet 1870 au 29 janvier 1871, la France de Napoléon III et les États allemands coalisés sous l’égide de la Prusse sont en guerres. Mal préparés, le plus souvent inférieurs en nombre et très mal commandés, les Français furent sévèrement battus dans plusieurs des batailles jalonnant cette période de guerre. La défaite de Sedan et la capitulation de Napoléon III, provoquèrent la chute du Second Empire. La victoire prussienne est totale, mais cette guerre ne fut que l’amorce des deux guerres mondiales qui affaibliront considérablement la France durant le XXème siècle.
Le Second Empire de Napoléon III fut remplacé par la troisième république. Bismarck se montra favorable au maintien de cette république, car il pensait que ce régime empêcherait la France de concocter des alliances avec les monarchies européennes. En réalité, il craignait les monarchistes, parce qu’ils possédaient cet esprit revanchard qui le répugnait. De plus, la monarchie pouvait créer un régime fort qui essayerait éventuellement de reconquérir les territoires perdus. Le 24 mai 1873, Bismarck accueille très mal le fait que le nouveau gouvernement français se composait majoritairement de monarchistes catholiques. Toutefois, il avait déjà mis en place un premier système d’alliance et espérait ainsi contrer toutes les initiatives diplomatiques possibles de la France. Cette crainte d’un retour à la Monarchie en France, Bismarck l’exprima clairement dans une lettre qu’il fit au Baron Harry Von Arnim alors Ministre plénipotentiaire à Paris de 1871 à 1874, le 16 novembre 1871.
Le Salon de l’agriculture vient d’ouvrir ces portes samedi dans un climat morose pour les campagnes françaises et ceux qui en travaillent la terre : 2016 a été une « année noire pour la « ferme France » », comme le titre La Croix dans son édition dominicale. Ce que l’on peut illustrer, par exemple, par le fait inquiétant que « le nombre de défaillances dans le secteur du lait n’a cessé d’augmenter l’an dernier. (…) Elles ont fait un bond de 30 %, la Bretagne étant même en première ligne avec 100 entreprises d’élevage en redressement ou liquidation, deux fois plus qu’en 2015 » (Le Figaro, samedi 25-dimanche 26 février 2017). « Nombre d’agriculteurs travaillent à perte », est-il écrit dans ce même article… Et La Croix de renchérir en soulignant que « près de 132.000 (exploitants agricoles) – soit le tiers de l’effectif global – auraient touché, cette année-là (2015), un salaire inférieur à 354 euros mensuels, soit moins que le Revenu de solidarité active (RSA) ». Oui, vous avez bien lu : moins de 354 euros mensuels pour des personnes qui travaillent souvent plus de 50 heures par semaine ! Un véritable scandale qui ne s’est pas démenti en 2016, bien évidemment… C’est une situation économique et sociale difficilement tenable, mais qui, malgré tous les plans et toutes les promesses gouvernementales, est devenue structurelle, comme si la République avait, là aussi, baissé les bras et cédé devant des pressions et des habitudes économiques liées à la mondialisation et au capitalisme dominant et « néo-féodal » (le sens du service en moins).
Car il faut bien désigner ce qui a rendu possible cette situation épouvantable pour les hommes et femmes des champs et des étables : un capitalisme débridé qui ne compte qu’en termes comptables et de profits démesurés, aux dépens du travail et des travailleurs, mais aussi des animaux, des végétaux et des espaces rapportés à leurs potentialités productives, sans regard ni pour l’environnement ni pour la biodiversité locale, pourtant souvent adaptée, sur le plan agricole, à son milieu d’origine et d’exploitation parfois multiséculaire. Ce capitalisme prend les formes du productivisme et d’une sorte de « darwinisme agroalimentaire » qui réduit à quelques espèces seulement le catalogue des plantes et des bêtes agricoles : sait-on que, chaque année, plusieurs dizaines de milliers d’espèces végétales et animales disparaissent de par le monde et que, pour la plupart, ce sont des espèces agricoles ? En France même, si l’on s’intéresse au bétail, il sera facile de constater les ravages de cette sélection qui n’a rien de naturelle… D’ailleurs, la vache Bretonne Pie-noire, dont Fine, la tête d’affiche du Salon de l’agriculture 2017, est issue, a bien failli disparaître il y a quelques années alors que l’on en comptait environ 1,4 millions de spécimens en 1850 et seulement 2.500 en 2010. D’autres, comme la Brayonne, la Cotentine ou la Bretonne Pie-rouge, n’existent plus du tout, et seules quelques photos de foires et marchés anciens attestent de leur existence passée…
Dans son livre « L’agriculture assassinée » publié dans les années 1980, le journaliste agricole royaliste Jean-Clair Davesnes, connu aussi sous le nom de Paul Serry dans les colonnes d’Aspects de la France (l’ancien titre de l’Action française), dénonçait avec une virulence particulière le processus des années 1950-1970 qui avait mené l’agriculture française à la dépendance aux marchés mondiaux et à l’endettement qui en avait, par le même mouvement, résulté, mais aussi fustigeait l’imposition d’un modèle d’agriculture de moins en moins paysanne et de plus en plus « rentable » (surtout pour les grands groupes agroalimentaires) à défaut d’être de qualité : « En une génération, des dizaines de races bovines ont été anéanties ou réduites à quelques unités de musée, des éleveurs indépendants et responsables sont devenus des agents d’exécution appuyant sur un bouton pour distribuer de la nourriture en granulés ou mettre en marche un tapis roulant évacuant le fumier.
« Pour en arriver là, il a fallu mettre en œuvre une politique violente de contrainte et de destruction dont les trois éléments furent la Loi de l’élevage de 1966 (1) – qui a fait proliférer une bureaucratie inutile, sclérosante et parfois stupide -, la dictature de l’insémination artificielle – qui a anéanti l’indépendance des éleveurs en leur enlevant le moyen même de cette indépendance c’est-à-dire la sélection de leur cheptel et le choix des géniteurs -, enfin l’utilisation généralisée de la Frisonne-Holstein – qui a transformé la vache laitière en usine à lait, « robotisé » le travail de l’éleveur et appauvri de façon dramatique tout le potentiel génétique du cheptel bovin français. (…)
« La réduction des races dans les différentes espèces animales domestiques a toujours été l’objectif de certains esprits simplificateurs voulant appliquer à l’agriculture et à l’élevage les méthodes de production employées dans l’industrie. (…)
« Dans l’espèce bovine, c’est l’insémination artificielle qui a été le vecteur de l’élimination des races. (…) Un autre facteur d’élimination des races bovines fut le développement de la production laitière, la constitution d’énormes complexes industriels laitiers, privés ou coopératifs, ou les deux à la fois, où s’enchevêtrent de multiples intérêts n’ayant rien à voir avec ceux des producteurs de lait mais pour lesquels une seule chose compte : la production de masse. »
Ce darwinisme agroalimentaire, qui semble mineur à première vue, est l’une des causes de la crise actuelle des éleveurs français (mais elle n’est évidemment pas la seule !), et il s’inscrit dans une logique qui est celle de la massification et de la Grande distribution : celle-ci prend les traits, en France, des élevages suréquipés en informatique (2), mais aussi de ces hangars qui enferment des dizaines de milliers de poulets ou de cette « ferme des mille vaches », ferme concentrationnaire de bovins, que dénonce régulièrement Alain Finkielkraut et les syndicalistes de la Confédération Paysanne, malheureusement en vain…
Si l’on veut sauver les agriculteurs français, il faudra bien un jour penser un autre modèle que celui qui orchestre depuis trop longtemps le malheur des campagnes… L’agriculture biologique et locale, encore faible en poids économique et social, peut participer de ce nouveau modèle souhaitable et nécessaire d’une agriculture paysanne qu’il s’agit de promouvoir et d’étendre, au bénéfice des femmes et des hommes qui veulent vivre de leur travail, à la terre comme à l’étable, mais aussi des consommateurs.
Notes : (1) : La Loi sur l’élevage du 28 décembre 1966, signée par Edgar Faure mais préparée sous son prédécesseur Edgard Pisani par Jacques Poly, un généticien, compte 18 articles qui organisent la sélection et l’insémination des bovins, ovins, caprins et porcins selon des critères appréciés, en définitive, par les généticiens et le Ministère de l’agriculture, et les rendent obligatoires, sous peine d’amendes : c’est la mise sous tutelle de la reproduction animale agricole pour les espèces sus-citées, au nom de « l’amélioration génétique du cheptel »… A relire les articles de cette loi, j’avoue un certain malaise et une certaine inquiétude : c’est une loi qui peut rappeler bien des souvenirs à ceux qui ont lu les textes d’anticipation d’Orwell et d’Huxley…
(2) : un équipement informatique et de robots, désormais très « tendance », mais rarement rentabilisé : « c’est encore une source importante et supplémentaire d’endettement », me disait un agriculteur de la vieille école il y a quelques années, en signalant aussi que «la mise aux normes, principalement européennes » grevait aussi lourdement le budget des éleveurs.
« La honte des républiques et des empires, le crime des crimes sera toujours d’avoir tiré un paysan de la paix doré de ses champs et de sa charrue et de l’avoir enfermé entre les murs d’une caserne pour lui apprendre à tuer un homme»
La Cinquième République vit une campagne présidentielle éprouvante et qui ressemble de plus en plus à une fin de régime, qu’on le veuille ou non. Certains y voient l’occasion de vanter une Sixième République, et en font le nouvel horizon des gauches, comme la promesse d’un changement radical et propre à remettre la France, ou l’idée qu’ils s’en font, en état de marche, voire « en État » tout court. Mais cette Sixième ressemble étrangement à la Quatrième, avec un Parlement trop puissant pour permettre à l’État de tenir son rang et jouer sa partition particulière dans le monde et en Europe. Elle risquerait bien de faire disparaître tout ce que la République, sous l’inspiration gaullienne, avait repris de la Monarchie capétienne, politiquement et diplomatiquement parlant, et qui faisait de la Cinquième une synthèse, plus ou moins réussie, entre deux traditions fortes de notre pays, la monarchique et la républicaine.
Il est vrai qu’il y a longtemps que l’esprit du fondateur de la Cinquième s’est évaporé dans les palais et les couloirs de la République : il n’en est resté, le plus souvent, que la triste et pitoyable caricature, et le service de l’Argent a parfois, souvent même, remplacé celui de l’État, de la nation et des peuples de France. Un service égoïste, pourrait-on dire si l’on considère les cas les plus récents de MM. Cahuzac, Morelle, Lamdaoui, Arif, Thévenoud, pour la gauche socialiste, ou ceux de MM. Balkany, Sarkozy et, évidemment, Fillon, pour la droite républicaine. « Nul ne peut servir deux maîtres », écrit saint Matthieu. « Car, ou il haïra l’un, et aimera l’autre ; ou il s’attachera à l’un, et méprisera l’autre ». De Gaulle, souvent invoqué mais peu suivi, considérait que la politique de la France ne pouvait se jouer à la Bourse et que l’argent ne pouvait être qu’un serviteur, non un maître : « l’intendance suivra », affirmait-il dans un réflexe que certains qualifiaient alors de « maurrassien » parce qu’il rappelait, par sa formule lapidaire, que c’était bien à l’État, au politique, de fixer les tâches de l’économie (et non l’inverse), de commander à l’Argent et non de se laisser commander par lui. N’était-ce pas là la politique des rois de France, par exemple d’un Louis XIV qui n’hésita pas à emprisonner l’homme le plus riche du royaume, jadis bon serviteur de l’État, mais qui avait cru que sa bonne fortune allait lui ouvrir toutes les portes et lui permettre d’aller plus haut que la magistrature suprême de l’État ? N’était-ce pas l’application du « Politique d’abord » cher à Maurras ?
Or, aujourd’hui et au-delà même de l’amour que nombre de personnalités politiques portent à l’argent (une passion fort humaine, sans doute, mais dont justement ceux qui se targuent de faire de la politique devraient faire l’économie, au moins quand ils sont censés servir l’État ou qu’ils en revendiquent l’honneur), c’est l’exercice même de l’État qui souffre de cette dépendance intellectuelle et morale des dirigeants de la République à l’Argent-Maître. Ne dit-on pas que c’est lui qui « fait » les élections ? Si cette idée me semble un peu réductrice, elle n’en révèle pas moins un fond de vérité, et l’on imagine pas un candidat, quel qu’il soit et à quelque scrutin qu’il se présente, qui puisse se passer de ce précieux allié, fût-il le meilleur orateur ou le plus fin des stratèges ès-élections. Le souci n’est pas, d’ailleurs, qu’il soit un allié mais trop souvent un tentateur et, bientôt, « le » maître, celui à qui l’on cède tout en croyant le maîtriser…
La corruption en politique est une réalité qu’il ne faut pas méconnaître. Que la République en soit autant la victime que l’inspiratrice ou l’instigatrice doit nous interpeller sur son incapacité notoire à la maîtriser, et cela depuis ses origines et malgré ses grands principes et sa vertu revendiquée : l’histoire de la Révolution, au travers de ses grandes figures, et en particulier celle de Danton, en est l’illustration éclairante mais pas vraiment satisfaisante sur le plan politique plus encore que moral.
La mission de la Monarchie « à la française », au jour de son inauguration, sera de rappeler la règle simple de l’honnêteté à ceux (et pour ceux) qui doivent servir le pays : non par « moralisme » mais pour incarner une exemplarité nécessaire aujourd’hui pour apparaître légitime et juste aux yeux des citoyens, et redonner crédibilité et autorité à l’action de l’État, qui en a bien besoin pour affronter nos temps incertains et les défis de demain…
Non ce n’est pas une blague: Paris s’est donné un slogan en anglais pour sa candidature olympique en vue des jeux de 2024.
Je l’ai appris grâce à une entrée Twitter ironique du grand animateur Bernard Pivot, maître ès aphorisme: «Pendant qu’on y est: pourquoi ne pas faire aussi de « made for sharing » le slogan de la Semaine de la langue française et la francophonie?» Puis il ajoutait : «Premier cas de dopage aux JO de 2024 : le slogan de Paris aux anabolisants anglo-américains.»
Pitoyable mère-patrie. En plus d’être en anglais seulement, le slogan n’a rien d’original. Il a déjà été utilisé, soulignait Le Figaro mercredi, par une marque de bonbons, Quality Street, ainsi qu’une marque de biscuits, Cadbury Snaps. (Cadbury! Hasard cocasse, cette même marque avait fait l’objet d’un boycott au Québec à la fin des années 1970, en protestation contre la décision de l’entreprise de quitter le Québec après l’adoption de la loi 101…) Mais la mairie de Paris se fait rassurante: «L’expression était libre de droits et a pu être déposée pour les JO de 2024.»
Trahir
Aussi, il y a bien un slogan français… mais c’est une traduction! Qui pose déjà des problèmes de traduction. «Traduttore, traditore», dit-on en italien. «Traduire, c’est trahir». Mercredi, La Croix publiait ce rectificatif: «La traduction de « Made for sharing », le slogan de la candidature de Paris pour les JO 2024 est « Faits pour être partagés » et non « Fait pour être partagés », comme écrit dans notre édition de lundi. Nous prions nos lecteurs de nous excuser pour cette erreur.» Une autre version circule: «Venez partager». Face à celle-ci, il y a de quoi être partagé!
Le gouvernement le défend
Sur France info, le ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, Patrick Kanner, a défendu le choix anglolâtre en soulignant que «Le français et l’anglais sont les langues officielles des Jeux olympiques». On se croirait à Ottawa, où il y a aussi deux langues officielles : l’anglais et la traduction de l’anglais…
Le ministre Kanner a aussi soutenu qu’en mettant en avant la version anglaise, les promoteurs de la candidature «[visent] à dire que nous sommes dans une certaine forme d’universalité».
Incroyable: la France, pourtant «patrie des droits universels», n’aurait plus rien à dire au monde dans sa langue!
Feu l’universel
Les preuves s’accumulent. Pensons à la ville de Lyon, qui s’est donné pour slogan il y a quelques années le ridicule «Only Lyon».
Événement plus récent : lorsqu’il s’est rendu en Allemagne, début janvier, pour prononcer un discours, Emmanuel Macron, ex-ministre socialiste et candidat vedette à la présidentielle, ne s’est exprimé qu’en anglais.
Rivarol exagérait lorsqu’il écrivait, en 1783 (paradoxe, il répondait à une question d’un concours philosophique posée par l’Université de Berlin au sujet de l’universalité de la langue française): «Elle est, de toutes les langues, la seule qui ait une probité attachée à son génie. Sûre, sociale, raisonnable, ce n’est plus la langue française, c’est la langue humaine: et voilà pourquoi les puissances l’ont appelée dans leurs traités.»
De cette phrase célèbre, exsudent évidemment une fierté excessive et une arrogance propre à une époque à laquelle personne ne songe à revenir.
Mais aujourd’hui, c’est l’extrême inverse en France: non seulement l’arrogance a disparu, mais la fierté française est totalement à plat. Sauf peut-être au Front national, malheureusement, qui a protesté officiellement contre le slogan olympique en anglais. De quoi, dans les élites de l’hexagone, donner l’impression que la lutte pour la défense et la promotion du français a quelque chose de «facho», de «nauséabond», de ringuard. Triste logique au bout de laquelle la France, de peur de «faire le jeu de Marine Le Pen», cherche à aller toujours plus loin dans l’effacement de sa différence, de son identité. Entre Rivarol et Macron, entre Le Pen et Made for Sharing, il y aurait bien un moyen terme, non? La France n’a-t-elle pas lutté, il y a quelques années pour la «diversité culturelle»?
Vu du Québec en tout cas, l’aplatissement, la résignation et la capitulation de la mère-patrie ont de quoi déprimer. On aimerait bien savoir ce que la ministre québécoise de la Francophonie, Christine St-Pierre, et son ancienne collègue journaliste Michaëlle Jean, secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, en pensent.
Pendant la campagne présidentielle, les plans sociaux (si mal nommés) continuent… Un fort intéressant article du Figaro (en ses pages économie) du lundi 30 janvier 2017, signé d’Ivan Letessier, aborde ce dossier peu traité jusqu’à présent dans la presse ni même dans les médias militants, plus intéressés par les affrontements politiciens et les affaires de M. Fillon que par les difficultés du Pays réel industriel : « Personne n’a relevé la provocation. Mardi (24 janvier), à trois mois du premier tour de la présidentielle (…), le leader français de l’habillement Vivarte a annoncé 702 suppressions de postes, et Whirlpool la fermeture de sa dernière usine de l’hexagone, qui emploie 290 salariés et fait travailler 250 intérimaires et 100 employés d’un sous-traitant. » Ce genre de plans sociaux paraissait jadis impossible à un tel moment électoral, surtout si les colères sociales menaçaient de se traduire en poussée « populiste » ou « gauchiste » : il ne fallait pas, pensait-on alors dans les milieux financiers, tenter le diable… L’ambiance a visiblement changé, pour le plus grand malheur des ouvriers qui n’auront même pas droit à ce sursis, à cette grâce (temporaire) électorale sur laquelle la République jouait aussi pour donner l’impression qu’elle avait encore du pouvoir sur les forces économiques de la mondialisation.
Ainsi, les fermetures d’usines semblent même s’accélérer, dans une grande indifférence et sans beaucoup d’éclats pour l’heure, et les manifestations des ouvriers n’ont même pas les honneurs des médias : l’abandon des travailleurs par la grande presse, la classe politique et la République de M. Hollande, est terrifiant, et je ne m’y habitue pas. M. Letessier l’explique ainsi : « En 2017, une digue a sauté. (…) Les annonces de restructuration en campagne prouvent aussi le divorce entre le monde de l’entreprise et le pouvoir politique, et un manque de respect croissant du premier envers le second. » Oui, vous avez bien lu : le monde de l’entreprise ne respecte plus le pouvoir politique, ce qui signifie que l’Économique s’émancipe de plus en plus du Politique en France et que les féodalités financières et industrielles se sentent assez fortes pour ne plus craindre l’État. Cela signale, à l’inverse, la faiblesse d’un État que l’on peut qualifier, comme le faisait le philosophe royaliste Pierre Boutang, de « Semble-État ».
J’entends certains me dire : « jamais la Gauche ne laissera faire ! ». La courte mémoire peut excuser le propos de mes interlocuteurs, mais elle n’efface pas les réalités, de Mitterrand et la sidérurgie à Hollande et Arcelor-Mittal, en passant par le fatalisme de Lionel Jospin qui lui a coûté si cher près de l’électorat populaire. Mais la Droite n’a guère mieux fait depuis Giscard d’Estaing, malgré quelques exceptions, et le gouvernement Fillon n’a pas vraiment brillé en ce domaine, persuadé alors que la mondialisation était une « fatalité nécessaire » et qu’il fallait « moderniser » l’économie : l’on mesure le (mauvais) résultat social !
Si la tradition de la Gauche (mais de quoi parle-t-on exactement ? La réponse est plus complexe que le singulier…) paraissait accorder plus d’importance à la défense de l’emploi que celle de la Droite libérale (qui n’est pas toute la Droite, comme nous le rappellent Albert de Mun et le général de Gaulle), le dépérissement du Politique et la « nécessité d’être de son temps » (l’idéal de la feuille morte au fil de l’eau, pourrait-on ironiser), conjugués aux expériences (et aux défaites) gouvernementales récentes, semblent avoir eu raison d’elle : « Si la gauche est si discrète, c’est que ses cris d’orfraie seraient un aveu de son impuissance et de l’inefficacité de sa politique économique. Or, aucun des deux ex-ministres de François Hollande candidat à sa succession ne veut assumer le bilan du président. De plus, ils savent le poids des promesses intenables.
« En 2012, le candidat Hollande avait assuré aux salariés d’Arcelor-Mittal qu’il empêcherait la fermeture des hauts fourneaux de Florange, et à ceux de l’usine Fralib, dont la fermeture était actée, qu’il forcerait Unilever à leur céder la marque Éléphant. En vain à chaque fois. » Ces déconvenues de M. Hollande sont-elles autre chose que les conséquences de l’absence d’une « puissance d’État » capable de s’imposer aux forces économiques ?
C’est bien là que se joue la question des « plans sociaux », et la réponse est, d’abord, politique : un État qui veut est un État qui peut, mais encore faut-il qu’il y ait la volonté politique au sein de l’État et que l’État soit assuré d’une continuité et, mieux, d’une permanence en sa magistrature suprême et d’une indépendance par essence qui lui permette de s’imposer aux nouvelles féodalités financières et économiques.
La République a laissé l’Économique s’imposer au détriment du Social et du Politique, et cela n’est pas sain. La Monarchie « à la française », active et sociale (l’un ne devant pas aller sans l’autre), est la condition de la mise au pas des féodalités, quelles qu’elles soient : c’est ce processus qui, jadis, a permis leur dépassement et la constitution, avec le soutien du roi, de Métiers et Franchises (ce que l’on nommera ensuite corporations et libertés) qui protégeaient les travailleurs dans leur emploi comme dans leur travail. L’expérience peut servir, en s’adaptant aux réalités nouvelles, mais sans se laisser forcément commander par elles.
La mondialisation ne doit pas être l’alibi de l’impuissance de l’État, et, s’il ne faut pas la négliger, il s’agit bien de « faire rentrer le fleuve dans son cours », c’est-à-dire la maîtriser, au bénéfice des nations et des travailleurs, tout en permettant la vie des entreprises mais aussi le rappel de leurs devoirs sociaux et environnementaux.
Dans les années 1920-1930, l’Action Française organisait des rassemblements qui pouvaient réunir plusieurs dizaines de milliers de royalistes, comme au Mont des Alouettes, en Vendée (en 1926), ou à Lyon, ou encore en Provence. Après-guerre et jusqu’aux années 1980, les réunions et les banquets monarchistes, de l’AF traditionnelle à la Nouvelle Action Royaliste, en passant par l’Union Royaliste Provençale ou l’Union Royaliste de Bretagne et Vendée Militaire, pouvaient encore déplacer et retenir plusieurs milliers de partisans de la Monarchie autour d’orateurs parfois fort convaincants. Qu’on le regrette ou non, cette période est désormais révolue et les « masses » ne sont plus au rendez-vous quand les différentes associations monarchistes décident de se montrer au grand jour dans les salles parisiennes ou aux Baux de Provence…
Bien sûr, l’on nous objectera que la politique se fait aujourd’hui sur les réseaux sociaux et au fond des urnes, et que les (petits) cercles de réflexion sont plus efficaces que les grands mouvements sans colonne vertébrale : peut-être, mais devons-nous nous satisfaire de ce qui ressemble plus à une excuse qu’à une véritable analyse stratégique ? Personnellement, je ne le pense pas, et je n’y crois pas, tout simplement.
La vision, ces derniers jours, des grandes réunions des candidats à la présidentielle, en particulier à Lyon, me laisse songeur : la ferveur des auditeurs, la visibilité médiatique, le poids politique que cela confirme ou révèle au bénéfice de tel ou tel candidat, sont autant d’éléments qui, a contrario, semblent marginaliser un peu plus les monarchistes, condamnés à suivre de loin la campagne électorale sans pouvoir (sans vouloir, pour certains ?) peser d’une influence quelconque sur telle ou telle partie de l’opinion publique, et parfois fascinés par ce qu’ils disent, en public, rejeter… D’ailleurs, ne reconnaît-on pas, au fil des images diffusées par les grands médias, des têtes jadis croisées dans les instances royalistes ? Le traditionnel argument de « l’efficacité en politique », mille fois entendu depuis que je suis rentré en royalisme, n’est pas inaudible mais il me semble fort controuvé, en définitive, et ne sert pas, ou plus, la cause monarchique qui s’est bien affaiblie aussi par ce transfert continu de nombre de ses propres partisans vers des partis républicains « assimilateurs »…
Doit-on se contenter de ce constat et tomber dans un fatalisme qui nous ferait abandonner tout sens politique et toute volonté royaliste ? Non, bien sûr, et même bien au contraire !
« Faire de la force » : ce mot d’ordre de Maurras au début de l’Action Française reste d’actualité, et plus encore aujourd’hui que les royalistes sont faibles, au moins numériquement. S’il faut bien se contenter d’un nombre restreint de militants en ces années de « vaches maigres », il paraît néanmoins nécessaire de renouer avec une stratégie de conquête des esprits comme des cœurs, et celle-ci passe forcément par une mobilisation autour de thèmes porteurs pour le royalisme, à la fois traditionnels et contemporains, avec la valorisation motivée des grands axes qui fondent la définition du royalisme historique et politique.
Oui, il faut travailler à faire un royalisme qui pèse, et ce poids en politique passe aussi, qu’on le veuille ou non, par un nombre qui ne soit pas seulement « symbolique » (sic !) et insignifiant. Ce n’est certes pas une tâche facile mais il me semble que le but à atteindre vaut bien quelques (et un peu plus) efforts, et que les mouvements qui se réclament de l’idéal monarchique, dans leur variété et leurs particularités, peuvent et doivent assumer leur rôle politique qui est de préparer le recours à la Monarchie pour la France.
Quand certains parlent de Sixième République, il nous faut en appeler à une Nouvelle Monarchie : celle-ci ne naîtra pas ex nihilo, et elle ne pourra être et s’affirmer politiquement et institutionnellement que si une part importante de nos concitoyens en acceptent le pari et sa réalisation dans les faits.
Oui, pour reprendre le dessus en un monde qui dérive, il s’agit de changer de vie. Avec tout ce que cela comporte, et bien sûr l’on ne changera pas de vie sans avoir changé de pensée, sans avoir réformé ou recommencé son éducation si elle était trop complaisante envers le matérialisme idéologique du siècle (car au XXè siècle le matérialisme est devenu idéologie, mythe et religion, que ce soit l’idéologie matérialiste de l’Amérique ou celle, issue d’une origine analogue mais poussée jusqu’à son terme logique, de la Russie soviétique) ; on ne change pas de vie sans projeter et entreprendre par le fait même une révolution politique, économique, sociale, parce que l’organisation économique et politique de notre société constitue le plus grand obstacle actuel à une vie chrétienne. Mais, à un tel projet, à une telle pensée, ce qui manque aujourd’hui ce sont moins des hommes qui les professent que des hommes qui les vivent.
En d’autres termes, la question qu’à chacun de nous pose le monde contemporain n’est pas ou n’est plus simplement : « De quoi es-tu partisan ? » mais : « Qu’es-tu ? Qu’es-tu en réalité, dans le secret de ton cœur comme dans tes actes, que désires-tu être, qu’as-tu décidé d’être, que veux-tu être ?»Tua res agitur : réalise d’abord en toi les vérités que tu prétends servir.
Il s’agira un jour de rénover la société et de réformer les mœurs des autres. […] Mais à l‘heure actuelle, la petite élite capable d’entraîner les autres en leur construisant un cadre de vie où la vertu soit relativement facilitée au lieu d’être mise pratiquement hors la loi, cette petite élite doit d’abord faire la preuve qu’elle existe. Tout le monde parle de changer le régime politique et social, mais chacun attend que ce soient les autres qui le changent effectivement, parce que chacun sent bien à quelle exigence pratique il se heurte : pour la mise en œuvre du christianisme dans l’organisation temporelle, il faut des hommes qui aient commencé par le mettre en œuvre en eux. Et ces hommes seront les Chevaliers du XXè siècle.
Pour montrer que le christianisme intégral peut encore être vécu aujourd’hui par un homme moderne, il faut des hommes qui commencent par le vivre. La possibilité du mouvement se prouve en marchant ; la possibilité d’une vie chrétienne malgré l’effroyable désordre du monde présent se prouve par la réalité de certaines vies chrétiennes. On suivra non point les chefs qui proposeront le but, mais ceux qui auront déjà commencé à le réaliser en eux-mêmes. Et c’est peut-être pour cela que dans notre société croulante l’on ne suit durablement personne. Ou bien il y a trop de tireurs de plans chrétiens et pas assez de chrétiens ; ou bien le dégoût (justifié) des chrétiens les fait renoncer (à tort) à tenter d’agir sur ce monde.
Il serait beaucoup plus facile de suivre un mouvement d’«action» plus ou moins catholique comme on s’enrôle dans un parti politique, beaucoup plus facile de travailler (mais en vain finalement) à réformer les autres que de se réformer soi-même. Mais voilà : la question est de savoir s’il y a encore assez de Français qui se soient réformés eux-mêmes pour qu’ils puissent en quelque sorte servir de garants devant Dieu pour les autres, la question est de savoir s’ il y a encore assez de français par qui passe la Grâce et qui puissent confirmer et sanctifier l’œuvre commune, et bénir l’apport tout extérieur de mains impures et de cœurs médiocres, et même la pierre qu’apporte le Diable. Nous voulons bien tous, avec nos cœurs restés médiocres et nos mains impures, que le christianisme agisse sur nous comme le sel de la terre et le levain dans la pâte, mais nous laissons à d’autres le soin d’être ce levain et ce sel de la terre, nous laissons à d’autres le soin d’être le support et l’incarnation de la grâce de Dieu, sans nous rendre compte que ces autres n’existent peut-être pas, que leur place est vide souvent, – et que l’on attend des hommes pour aller occuper cette place vide.
Il ne s’agit plus de prêcher, il s’agit de faire : et l’action intégrale est celle qu’aide, que féconde, et d’abord que suscite la Grâce. Croyons-nous en la Grâce, oui ou non ? Est-ce la foi qui nous manque, ou le cœur qui nous fait défaut ? Il ne nous appartient plus, à l’heure actuelle, de renouveler l’indispensable consécration au Christ de la France, les puissants de l’heure accepteraient tout plutôt que cela, – mais les puissants de ce monde, et qui ne sont que de ce monde, n’ont jamais le dernier mot. Pour le moment, nous n’avons plus que nous-mêmes à consacrer au Christ et, en face du monde moderne, il nous faut retrouver la décision farouche des premiers chrétiens en face de l‘Empire romain décadent, apôtres devenus «militants» et plus tard devenant peu à peu des soldats : c’est toujours miles, ce vieux mot latin était le seul qui servit à désigner ce que l’on nomma plus tard le Chevalier.
Le monde moderne manque de prêtres, comme il manque de chrétiens, comme il manque d’hommes. Et l’on prie dans les églises pour que Dieu nous donne des prêtres, pour que Dieu nous donne « beaucoup de saints prêtres ». Mais croit-on que Dieu ait abandonné son Eglise et qu’il suscite aujourd’hui moins de vocations qu’il n’en suscitait autrefois ?
La vérité, c’est qu’il y en a parmi nous qui n’ont pas répondu à leur vocation, qui ont entendu l’appel en eux, et qui ont voulu en être quittes en se contentant d’aller dans les églises répéter la prière : «Mon Dieu, donnes-nous des prêtres, mon Dieu, donnes-nous beaucoup de saints prêtres.» Ils ont prié pour que d’autres soient prêtres et ils sont retournés à leurs jeux et à leurs soucis.
Nous demandons une Chevalerie. Nous prions pour qu’il y ait des saints. Nous ne dépassons pas le stade du désir et du vœu, et la prière, indispensable certes, devient une fuite et une démission. Nous laissons aux autres, avec nos bénédictions et nos bonnes pensées, le labeur réel. Nous courons allègrement le risque que Dieu nous dise un jour : « Les autres n’existaient pas : c’est toi que j’attendais.»
Ah ! comprenons que ce qui compte et ce qui comptera, ce n’est pas ce que nous savons et ce que nous disons, – on n’agit pas sur le monde actuel de la même manière que l’on passe un examen, – ce qui compte et comptera, c’est ce que nous sommes et ce que nous ferons. La grâce de Dieu et la réussite humaine ne sont pas données au savoir, mais à l’être ; ni à la parole, mais à la force. La Chevalerie médiévale fut une force mesurée par une vie intérieure.
Il ne s’agit pas de crier haro sur le savoir et sur la parole, mais simplement de faire ce que nous savons être vrai et ce que nous disons être nécessaire. Il s’agit, instance, de commencer par changer de vie.
Il y a des obstacles qu’il est impossible de tourner, il y a des difficultés avec lesquelles on ne ruse pas, et c’est en face d’obstacles de ce genre que nous nous trouvons présentement. La création ex nihilo, la création bien étiquetée et codifiée, à partir de l’état présent de la société, c’est-à-dire effectivement à partir de moins que rien, d’une nouvelle Chevalerie, en commençant par un siège social et des bulletins d’adhésion, n’est en réalité que l’expression d’une volonté et d’une habitude de truquage, de marchandage, d’arrangement en sous-main : substituer une création artificielle et aisée à une création vivante et difficile.
Pourtant, l’éducation sportive, qui a été largement répandue, aurait dû nous habituer à mesurer de l’œil ce genre d’obstacles bruts avec lesquels aucune conversation n’est possible, qui ne se laissent pas circonvenir et qu’il n’est qu’un moyen de surmonter : les vaincre de face. Quand il faut traverser un torrent à la nage ou sauter lorsque le fil est tendu à bonne hauteur, il n’y a pas de moyen terme ni de ruse : il faut nager, il faut sauter. II ne s’agit plus alors de discourir sur les méthodes d’entraînement ou d’encourager le développement des associations sportives. Une association sportive ne vaut que si elle possède des membres actifs décidés à courir, décidés à nager, décidés à sauter. Une nouvelle Chevalerie ne vaudra semblablement que s’il se trouve des hommes décidés à courir, nager, sauter eux-mêmes, et qui fassent la preuve de ce qu’ils sont capables de faire, et d’abord de leur décision sans retour. Pour une nouvelle Chevalerie, nous ne manquons pas de gens capables d’en rédiger les statuts, mais justement nous n’avons pas besoin de statuts. Ce n’est pas avec la plume que s’écrivent les statuts des chevaleries, c’est par la réalité d’une vie. Nous n’avons pas à attendre qu’une nouvelle Chevalerie soit constituée pour nous comporter en chevaliers, mais tout au contraire l’équivalent d’une Chevalerie attend pour exister l’existence de chrétiens réels. Les statuts leur seront donnés par surcroît, et le prestige, et l’influence, et même l’occasion avec ses moyens positifs : car l’occasion, c’est Dieu qui la donne.
Répétons la formule de ce qu’il nous faut : la force conduite, mesurée par une vie intérieure. C’est par la vie intérieure que l’on doit commencer, parce qu’elle donne la plus grande force, celle qui confirme les autres et celle contre laquelle les autres sont finalement sans pouvoir. D’abord sainte Geneviève ; ensuite, à l’heure choisie par Dieu, viennent les armes pour la défaite matérielle d’Attila. C’est la vie intérieure qui est au début : primauté de valeur et primauté d’urgence.
Mais cette primauté ne signifie pas qu’il faille déserter la lutte matérielle – avec les moyens actuels, c’est-à-dire peu efficaces en eux-mêmes pour la défense du pain quotidien et contre le barbare : le suicide n’est jamais permis.
Jean-Louis Lagor – Une autre Chevalerie naîtra – Editions N.E.L. – 1949 – p54 à 60
Une fois de plus et malgré la proximité d’une élection présidentielle, sans doute aussi parce que la perspective de la victoire d’un Macron ou d’un Fillon n’effraye guère les investisseurs et les spéculateurs, une multinationale délocalise l’activité de son usine française vers un pays à bas coût salarial : cette fois, c’est la Pologne qui est choisie, non pour les qualités mêmes de ses ouvriers (qui, d’ailleurs, ne sont évidemment pas en cause), mais parce que leurs salaires sont beaucoup plus « compétitifs », ce simple qualificatif montrant bien que cette stratégie industrielle n’est rien d’autre que la mise en concurrence de tous contre tous, et non la volonté de faire travailler, là où ils sont, des femmes et des hommes. Ici, ce n’est pas le travail qui compte et qui est valorisé, et encore moins ceux qui travaillent, mais le simple enjeu financier, la spéculation même…
Cette fois, c’est Whirlpool, multinationale de l’électro-ménager dont le siège social trône aux Etats-Unis, qui délocalise et, dans la foulée, ferme sa dernière usine basée à Amiens, ville déjà fortement frappée par la fermeture, il y a quelques années, de l’usine de production de pneumatiques Good Year. Alors que l’ancien directeur s’était toujours opposé à la délocalisation de son usine, au prix d’une rude politique de réduction des coûts, son départ à la fin de l’année dernière a fait tomber le principal obstacle à la désindustrialisation du site amiénois. Désormais, la délocalisation totale de l’usine est annoncée pour l’an prochain et les 290 derniers salariés d’un site qui en comptait encore 1.300 au début des années 2000 seront condamnés au chômage ou à la « reconversion » souvent peu valorisante et, même, dépréciative…
Dans le même temps, les favoris de la prochaine présidentielle (du moins ceux du moment…) nous parlent de la mondialisation, de la « nécessaire adaptation » à celle-ci et semblent passer par « pertes et profits » les salariés, désormais véritables variables d’ajustement de l’économie, et traités comme telles.
La légèreté avec laquelle sont considérés et traités les travailleurs d’Amiens est choquante et me choque, profondément : elle est néanmoins révélatrice d’un système économique et de pensée qui se traduit aussi par une forme de « dépolitisation » de nos sociétés, c’est-à-dire une émancipation (que certains rêveraient totale) de la sphère de décision économique à l’égard de la politique et des décisions de l’Etat… C’est la logique de « 1791 », celle qui préside au décret d’Allarde et à la loi Le Chapelier : un libéralisme qui libère l’Argent en proclamant la « liberté du travail » qui, en définitive, n’est ni celle des travailleurs, ni celle du travail au sens noble du terme mais seulement la liberté pour ceux qui en ont les moyens de faire travailler, au profit de l’Argent et de ceux qui le possèdent, sans se reconnaître aucun devoir à l’égard de ceux qui n’en ont pas ou de ceux qu’ils font travailler pour qu’ils leur en rapportent plus encore.
Le refus de la direction de Whirlpool d’écouter les inquiétudes et les recommandations du gouvernement français en dit long sur cet état d’esprit franklinien qui anime les entrepreneurs libéraux (sans avoir besoin d’être « néo » ou « ultra »). C’est aussi l’occasion de réfléchir à une nouvelle organisation des liens entre l’argent-moyen et le travail, au sein des entreprises et de notre société : en refusant l’étatisme, qui est l’esclavage pour l’Etat-Moloch et sa techno-bureaucratie, et en contestant le libéralisme qui prône une liberté indexée sur l’argent et oublie celle des plus faibles, l’on peut ouvrir la voie à une autre économie, moins « sauvage » et plus humaine, plus civilisée, dans laquelle la convivialité, les qualités et le travail bien-fait peuvent s’épanouir et permettre à chacun de trouver sa place dans le cadre d’une société équilibrée et juste.
C’est pour ouvrir à ces réflexions et combattre les mauvaises attitudes et habitudes des multinationales parfois oublieuses de leurs devoirs sociaux que les Royalistes sociaux du Groupe d’Action Royaliste ont affiché samedi des affiches dénonçant la délocalisation de Whirlpool et prônant la Monarchie sociale et corporative, nécessaire à l’établissement et à la garantie de la justice sociale et à l’exercice, par les travailleurs, de leurs libertés professionnelles effectives.
La Primaire de la Gauche tourne au pugilat entre les deux finalistes, et les discours de MM. Valls et Hamon semblent négliger que c’est bien leur camp politique qui gouverne le pays depuis 2012, les deux candidats ayant été ministres de M. Hollande, pour le premier jusqu’au mois dernier quand le second a quitté le navire dès l’été 2014, marquant alors son désaccord avec la ligne générale incarnée par le président et le premier ministre du moment. Or, à bien écouter les différents débats des dernières semaines, j’ai parfois l’impression que les deux concurrents agissent et parlent comme si le Pouvoir leur était totalement inconnu, ce qui est tout de même un comble…
La grande querelle des féodaux socialistes n’est qu’un épisode de ce combat des chefs pour conquérir la magistrature suprême de l’Etat, un feuilleton qui va tenir le Pays légal en haleine jusqu’en mai prochain. Une querelle qui, si l’on entend les commentaires des habitués du « parlement du peuple » (tel que l’entendait Balzac), motive plus par la possibilité de « dégager » l’ancien locataire de Matignon que par les idées mêmes de son adversaire.
Mais, dimanche soir prochain, lorsque le candidat officiel du Parti socialiste aura été désigné par les « socialistes d’un jour », la campagne prendra une nouvelle tournure car les principaux protagonistes seront alors tous connus : mais, des cinq présumés favoris, il ne devra en rester que deux pour le combat final du 7 mai, et, il faut bien l’avouer, nul ne sait, à l’heure présente, qui seront ces deux-là ! En trois mois, comme on l’a vu en ces dernières semaines, les pronostics et les évidences peuvent être bouleversés par quelques surprises dont il n’est pas certain qu’elles soient agréables pour tous…
De cette lutte électorale, le vainqueur sortira-t-il autrement qu’épuisé et sa victoire sera-t-elle autre chose que l’addition des mécontentements ou des oppositions à son adversaire ultime ? A moins qu’il suscite une espérance qui, bientôt, risque de disparaître devant des réalités qui résistent mieux aux promesses que les électeurs, ou sous les pressions d’une Union européenne qui ne parle que de « respect des règles budgétaires » quand il faudrait penser ambition géopolitique et grands projets…
C’est le grand inconvénient de « notre » République contemporaine, celui d’être prisonnière d’une incertitude électorale qui aiguise les appétits et suscite les jeux d’appareil et le choc des ambitions personnelles, alors qu’il faudrait additionner les énergies et les propositions pour les rendre efficaces dans le service de l’Etat : la Monarchie, qui n’est pas « le » régime parfait mais qui prend en compte les imperfections humaines comme politiques pour mieux les dépasser, est le meilleur moyen d’assurer la continuité au-dessus des querelles de partis ou de personnalités politiques. C’est aussi l’incarnation d’une unité qui est celle de la nation ; c’est le trait d’union des diversités françaises, dans tous leurs aspects et toutes leurs contradictions ; c’est ce qui permet et garantit l’expression des opinions politiques sans forcément menacer la magistrature arbitrale suprême de l’Etat…