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La médiasphère, instrument du pays légal républicain.

Cette campagne présidentielle qui a commencé depuis quelques semaines (quelques mois ?) déjà suscite à la fois de l’agacement et des craintes et de l’enthousiasme et des espoirs : en fait, en ces temps d’incertitude globalisée, chacun cherche des certitudes dans les discours et les promesses des uns et des autres, et le « dégagisme » de la précédente campagne de 2017 n’est jamais très loin, même s’il est fortement contrebalancé par le désir de continuité, désir aujourd’hui incarné par M. Macron, mieux encore que par ses prédécesseurs en leurs temps respectifs : le vieil inconscient monarchique français joue, pour l’heure, au bénéfice du président sortant, dans une sorte de double réflexe, à la fois légitimiste et dynastique, mais, pour le royaliste que je suis, la légitimité et la dynastie en moins, évidemment !

Dans la « classe discutante », selon le mot de Max Weber, certains essaient de prendre un peu de hauteur pour saisir le sens de l’élection qui vient, et c’est le cas de Jean-Pierre Le Goff, à qui l’on doit la meilleure synthèse sur Mai 68 publiée à ce jour (1), et qui s’inquiète de l’actuelle campagne préélectorale et de ses aspects majeurs (2), peu compatibles avec la « disputatio » politique et avec l’exercice civique : « L’agitation dans tous les sens, la recherche de la visibilité médiatique maximum, l’accumulation d’annonces et de recettes (avec ou non des chèques approvisionnés à l’appui), les réponses à tout avant même que les questions ne soient posées », voici ce qui tue la politique en France quand, dans le même temps, les aspirants au trône élyséen avancent « des offres et des discours adaptés aux différentes catégories de la population et aux victimes de toutes sortes comme autant de clientèles qu’il s’agit de fidéliser ou de conquérir dans un marché instable et fortement concurrentiel ». Autant dire que tout cela peut faire hausser les épaules des royalistes conséquents qui, loin (trop loin ? L’éloignement n’est-il pas aussi une forme d’absence ?) de toute cette « politique-spectacle » (jadis évoquée par Roger-Gérard Schwartzenberg dans son livre publié en 1977, « L’Etat spectacle »), travaillent à crédibiliser l’idée d’une Monarchie royale qui ne doive rien aux joutes présidentielles et aux emballements médiatiques ; mais, dans une République dominée par le « pays légal », peut-on vraiment ignorer cette situation contemporaine de la démocratie représentative et émotionnelle ? Cela semble difficile, et c’est en cela aussi que le propos de M. Le Goff nous intéresse, non pour nous précipiter dans la grande mêlée mais pour la dépasser et préparer « le jour d’après », ce lendemain d’élection qui est souvent celui de la désillusion pour les perdants mais aussi, un peu plus tard sans doute, pour les partisans du gagnant.

Le Goff, à la suite de Régis Debray, évoque cette « médiasphère » qui forme « une « bulle » qui intègre d’emblée les faits et les événements dans une masse d’images, de mots, de commentaires, de débats et de polémiques à n’en plus finir (…) qui constitue un univers flottant qui crée un sentiment d’irréalité par rapport à la vie quotidienne et aux préoccupations des citoyens ordinaires. Dans cette « bulle », beaucoup peuvent vivre, commenter, débattre et polémiquer dans l’entre-soi en continuant de se croire le centre du monde sans que cela change quoi que ce soit à la réalité. » La médiasphère constitue, en somme, « l’avant-garde consciente (ou qui se prétend telle) du pays légal », pourrait-on dire en paraphrasant Lénine, et, en intégrant les réflexions de Jérôme Sainte-Marie sur les « blocs » (3), considérer qu’elle est, d’abord, au service du « bloc élitaire » contre le « bloc populaire » que certains pourraient voir comme la forme contemporaine du « pays réel » cher à Maurras (n’est-ce pas, néanmoins, un peu exagéré ou trop réducteur ?). Ce qui, à suivre Le Goff, n’empêche pas des polémistes comme M. Zemmour de trouver place « au centre de la machinerie médiatique (dont) il connaît de l’intérieur les mécanismes ». Sans prendre parti sur une éventuelle candidature zemmourienne, peut-on considérer que ce que d’aucuns nomment « le Système » (terme dont la définition mériterait d’être précisée, au-delà d’un sens minimal de « technostructure de domination idéologique et pratique ») peut être subverti de l’intérieur, dans ses propres raisons d’être et de devenir, par un homme issu (ou sorti) de celui-ci ? Cela me semble fort possible, mais jusqu’où ? Car, après tout, le Système n’est pas totalement « irréel » et il suscite autant de désirs que de ressentiments, voire de haines, et il a une immense capacité de résilience et de transformation, d’étouffement et de retournement, aussi, des révoltes qui le visent : a-t-on oublié les récents exemples de Siriza en Grèce et du Mouvement 5 étoiles en Italie, devenus des rouages du Système avant de disparaître (ou presque), dévorés par celui-ci et laissant orphelins des militants désorientés, à l’image de ces ouvriers et « gueules noires » électeurs de François Mitterrand au soir du « tournant de la rigueur » de 1983 et au petit matin triste des fermetures de mines et d’usines en Lorraine en 1984 ?

Il est facile de critiquer, mais l’art de construire durablement est plus délicat et difficile, et la médiasphère, si elle peut un temps être contournée par quelques dissidents experts de numérique et capables de créer un événement et de lui donner un écho considérable (mais souvent éphémère, le temps d’un écho, justement…), n’est pas facile à remplacer. Mais, faute de la supprimer (n’est-elle pas consubstantielle aux nouvelles technologies de l’information ?), il importe de la ramener à de plus modestes dimensions, ce qui n’est pas forcément impossible, si la volonté politique et des institutions « indifférentes et indépendantes » se rencontrent pour ouvrir un champ d’expression des idées et des débats qui puisse vivre et prospérer sans avoir besoin de prêter allégeance à cette médiasphère trop souvent « monopolistique ».

La médiasphère vit, en fait, trop souvent de l’intérêt qu’on lui prête : en lui préférant la réflexion posée et la discussion argumentée (ce qui n’empêche pas la passion), et en lisant Le Goff plutôt que de regarder Hanouna, le citoyen peut retrouver une part de sa liberté de pensée et d’expression aujourd’hui ; mais l’Etat électif, par son principe même reposant sur le choix de sa magistrature suprême par ceux qui sont les plus sensibles aux messages et aux émotions de la médiasphère, reste « serf consentant » d’un Système dont il ne peut être, en définitive, que le vassal tout en étant son bras « légal et armé ». N’ayant pas à tous les moments de notre histoire nationale un général de Gaulle capable de s’imposer « au-delà des partis » et tirant sa légitimité de l’histoire plutôt que du système médiatique, il apparaît nécessaire, du coup, de réfléchir aux institutions qui peuvent s’enraciner dans le temps long et dans un « pays réel » attaché à sa « continuité d’existence » (ce que Fernand Braudel nomme « l’identité »), malgré et « par-dessus » la médiasphère…










Notes : (1) : « Mai 68, l’héritage impossible », publié en 1998 à La Découverte.

(2) : Entretien paru dans Le Figaro, mercredi 3 novembre 2021.

(3) : Jérôme Sainte-Marie a publié plusieurs livres sur le thème du « bloc populaire contre bloc élitaire », le dernier cet automne (« Bloc populaire », éditions du Cerf), et a débattu sur ce thème avec Marcel Gauchet dans les colonnes du Figaro-Magazine, daté du 5 novembre 2021.


Les jeunes sans politique ?

La question du pouvoir d’achat s’invite dans la campagne présidentielle qui semblait, jusqu’alors, se focaliser sur les questions d’identité, de mémoire et de grandeur de la France, thèmes majeurs mais dont il n’est pas certain qu’une campagne électorale soit le meilleur moment pour en parler sérieusement, au-delà des slogans et des coups de menton d’une surenchère toute « populiste », ce dernier terme n’étant pas, pour mon compte, forcément péjoratif. Les principaux candidats brandissent chacun leurs propositions, de la baisse drastique de la TVA sur l’énergie à l’idée d’un chèque destiné à amortir les effets de la hausse du prix des carburants pour les ménages les moins favorisés. Les usagers obligés de la route les entendent-ils vraiment ? A écouter les réactions dans la rue ou au bistrot, ce « parlement du peuple » (1) parfois plus utile que les sondages pour saisir l’esprit ou le vent du moment, ce n’est pas évident ! La « fatigue démocratique » n’a jamais été autant marquée parmi les classes populaires qu’en cette veille d’élection présidentielle, et elle pourrait bien se traduire par un taux d’abstention fort élevé au printemps prochain, le jour où les électeurs seront appelés à glisser un bulletin dans l’urne : la croyance dans ces « lendemains qui chantent » encore glorifiée par les tenants de la démocratie représentative est en train de mourir, si elle n’est déjà morte dans l’inconscient collectif, et il n’est pas anodin de constater que les plus jeunes des électeurs, ces « enfants de la République » à peine sortis des lycées et facultés, sont désormais les plus « incroyants » de celle-ci, sceptiques assumés et clamant par leur déni de vote « le roi est nu » quand les partis s’agitent encore devant eux en des sarabandes parfois fort vulgaires.

Du coup, la grande question de la démocratie se trouve à nouveau posée, et la réponse n’apparaît plus aussi évidente qu’elle paraissait l’être il y a encore quelques années. Je remarque d’ailleurs que le mot même revient peu dans les débats des jeunes entre eux et même avec les autres générations. Cela veut-il signifier qu’ils refusent la démocratie ? Non, mais ils s’en détournent, comme ils se détournent de tout ce qui sonne trop politique à leurs oreilles. Ce n’est pas la démocratie qui les fait fuir, c’est la politique ou ce qu’ils prennent et comprennent comme telle qui les ennuie… Bien sûr, quelques jeunes font exception (2), mais leur nombre se réduit au fur et à mesure des années et des élections, et j’en suis, d’ailleurs, fort inquiet : « quand la jeunesse se refroidit, c’est le monde qui claque des dents », s’écriait Georges Bernanos, toujours fidèle à sa jeunesse militante de Camelot du Roi jamais rassasié par les discours du pays légal de son temps !

Certains me rétorqueront que les nouvelles générations pratiquent de nouvelles formes de « militance » (terme que je n’apprécie guère et qui me semble un pâle succédané de militantisme, mais sans goût ni saveur…), mais cela n’enlève rien au constat général d’une certaine désaffection des jeunes pour la réflexion et le débat politiques et institutionnels qui laisse le champ libre aux excès religieux ou au repli individualiste qui, par essence même, est la négation du politique et, au-delà, de l’appartenance enracinée.

Comment faire pour réenchanter la politique aux yeux des jeunes générations ? C’est une question à laquelle il n’est pas forcément aisé de répondre, mais j’avoue ne pas vouloir céder à la facilité de l’indifférence qui consisterait à « dépolitiser » les débats dans notre société pour mieux attirer ces jeunes qui fuient la politique. Au contraire, il me paraît nécessaire de poser des idées politiques, non par goût de l’affrontement mais par souhait de débat et, aussi, de responsabilisation de ceux qui, demain, auront la tâche d’assumer les charges de la société, à travers leur famille, leur travail, leur lieu de vie. En cela, évoquer la proposition monarchique, couplée avec le souci environnemental, les questions d’enracinement et l’immense et toujours contemporaine question sociale, peut être un moyen d’accroche et d’incitation à la réflexion autant qu’à l’action. Mais, pour éviter la rapide désaffection d’un public moins sensible à ces questions que ma propre génération (vieillissante…), encore faut-il rappeler l’importance d’un « idéal », non comme une idéologie édénique et obligatoire, mais comme la possibilité de « l’imagination au pouvoir », imagination fondée sur l’intelligence et sur ces racines qui permettent aux grands arbres de caresser le ciel. Une imagination qui doit rester éminemment politique : quand les idéologues de tout acabit depuis Saint-Just, cherchent à créer un homme nouveau pour une société parfaite, ce qui fut (et reste) la base des totalitarismes passés comme contemporains (transhumanisme compris), il paraît nécessaire de rester les pieds sur terre sans s’empêcher de parfois regarder vers le haut et souvent vers les autres. La Monarchie royale n’est pas un rêve impossible à réaliser, mais elle reste un idéal à (re)fonder, non dans l’utopie, mais par l’intelligence, la volonté et l’action. Selon les uns ou les autres, le dessin (comme le dessein…) peut être différent suivant la raison de chacun : après tout, n’est-ce pas le principe même d’une Monarchie royale ? La pluralité dans l’unité ; la cathédrale aux vitraux multiples et sa clé de voûte fleurdelysée…






Notes : (1) : Je reprends cette expression célèbre née sous la plume de Balzac et qui n’aurait pas déplu à Bernanos, entre autres…

(2) : L’Université d’été de l’Action Française du mois d’août de cette année, par exemple, a montré la persistance d’un militantisme actif de jeunes au sein de la mouvance royaliste maurrassienne, tout comme au sein des Verts ou des Insoumis…




Présidentielle ? Plutôt le Roi !

Depuis quelques jours et quelques sondages, l’élection présidentielle apparaît plus ouverte qu’annoncée auparavant : durant quatre ans, les médias ont entretenu l’idée que le second tour ne serait rien d’autre que la répétition (à défaut d’être la revanche) de celui de la précédente élection de 2017, condamnant ainsi l’électorat à un choix peu motivant entre Mme Le Pen et M. Macron : il n’est pas certain que le choix final qui pourrait sortir de la joute du printemps prochain soit forcément plus heureux ! « Il faut que tout change pour que rien ne change », pourrait-on murmurer en voyant les nouveaux visages et les nouvelles promesses pour l’échéance de 2022. Non qu’il n’y ait des personnes de qualité et des idées parfois fort intéressantes qui traversent la campagne, mais elles semblent prises, les unes et les autres, dans un tourbillon médiatique et dans un tumulte d’imprécations qui en font perdre tout le sens et empêchent, souvent, le débat argumenté et constructif. D’aucuns me rétorqueront qu’une campagne électorale, surtout pour la place suprême de la République, n’est pas faite pour baguenauder intellectuellement et qu’elle est un violent « combat des chefs » (je dirai plutôt des « ambitions » sans que, d’ailleurs, cela soit toujours négatif si celles-ci dépassent la seule personne du candidat…) dont il ne peut sortir qu’un vainqueur. Je ne nie pas cette réalité politique et j’y vois une sélection qui, appliquée à d’autres fonctions, peut parfois être bénéfique. Mais là, il s’agit de donner une tête au pays pour cinq ans, un pays de 67 millions d’habitants et au PIB annuel de plus de 2.300 milliards d’euros, un pays puissance nucléaire (nucléaire autant civil que militaire) et membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, une nation historique et une puissance civilisationnelle… Tout de même, ce n’est pas rien et cela engage !

Dans mes premières lectures de Maurras, j’avais été très marqué par un argument du début de ses écrits royalistes qui, s’il ne pouvait encore s’appliquer à l’élection présidentielle (elle n’est redevenue « directe » que depuis la réforme de 1962, l’expérience de décembre 1848 ayant dégénéré en Second empire…), me semblait (et me semble toujours) fort pertinent : dans la finale d’une élection, le scrutin apparaît comme une double « soustraction », celle des voix du vaincu par rapport à celles du vainqueur, et celle des voix du vainqueur par rapport au corps électoral tout entier (qui, au demeurant, n’est pas le corps entier de la nation). Cette opération électorale, normale et habituelle, si elle peut être productive à divers échelons du corps politique de la nation (municipalités, entreprises, etc.) et si elle peut apparaître un moindre mal si le vaincu accepte de suite la victoire de son vainqueur sans remettre en cause la légitimité de celle-ci (ce qui n’enlève rien à ses droits et à ses pratiques d’opposant au Pouvoir légal et, même, peut les légitimer, au moins dans un système qui se veut démocratique et concurrentiel), n’est pas satisfaisante lorsqu’il s’agit de la magistrature suprême de l’Etat, particulièrement depuis que ce sont des hommes de partis ou de communication qui peuvent y accéder : de Gaulle, qui avait ouvert le bal, disposait par lui-même d’une légitimité qui dépassait largement la simple légalité d’un scrutin (celui de 1965, d’ailleurs, lui ayant démontré à son corps défendant – et à son grand désarroi – tous les risques d’une élection présidentielle), une légitimité désormais ravalée aux seules émotions qui fondent les votes, et ce n’est pas celle d’Antigone, mais plutôt celle, contrefaite et incomplète, de Créon !

Un vieux Camelot du Roi me disait jadis, avec un sourire que je ne sais toujours pas interpréter bien des décennies après, qu’il fallait « une campagne présidentielle sans l’élection, pour le bouillonnement d’idées et les discussions animées sans le risque de les voir à la tête de l’Etat » : au-delà de la boutade, l’idée n’est pas bête, loin de là, et elle mériterait d’être étudiée. Puisque l’on ne pourra jamais éviter que la parole s’enflamme quand s’engage une discussion politique, pourquoi ne pas en limiter les effets et canaliser toute cette énergie verbale et, parfois, intellectuelle vers d’autres horizons politiques (1) ? Cela permettrait une meilleure qualité ou honnêteté des débats, la « première place » étant justement placée hors de leur champ d’application. En « sanctuarisant » la magistrature suprême de l’Etat sans empêcher le débat politique (voire institutionnel), cette solution aurait l’avantage de dépassionner partiellement (la passion restant un moteur indéniable de la réflexion et de l’action politiques, à ne pas méconnaître pour éviter la « dépolitisation » ou, plutôt, « l’impolitisation » de la Cité française) la vie politique et les enjeux électoraux, ramenés à de plus justes et logiques dimensions : c’est l’un des avantages certains (et reconnus par nombre d’observateurs de l’histoire politique et institutionnelle) que pourrait procurer l’instauration d’une Monarchie royale à la tête des institutions du pays.

En somme, pour en finir avec cette « présidentielle permanente » qui caractérise la vie démocratique en France, le mieux serait d’établir une « autorité permanente », durable et éternellement renouvelable par la succession héréditaire, et qui garantirait le bon exercice de la « disputatio » politique dans le cadre des institutions, du Parlement à la Commune et au Métier. Pour que la transmission de la magistrature suprême ne se fasse plus à coups de slogans et de manœuvres délétères parfois, mais dans le dernier souffle d’un homme qui transmet la vie royale en perdant la sienne : « le roi est mort… Vive le roi ! »…





Notes : (1) : Les batailles électorales législatives, aujourd’hui dans l’ombre portée de la présidentielle et souvent dénaturées par le résultat de celle-ci, en seraient recrédibilisées, par exemple. Et cela serait vrai aussi des autres scrutins, régionaux, départementaux et municipaux, entre autres.


Jean-Philippe Chauvin.

En politique comme en géopolitique, l’histoire doit être notre maîtresse.

(Cet article a été écrit quelques semaines à peine avant la chute de Kaboul, survenue le 15 août)

Dans quelques semaines, les dernières troupes états-uniennes auront quitté l’Afghanistan, mis à part quelques instructeurs et conseillers de l’armée afghane, et les Afghans seront livrés à leur destin qui pourrait bien prendre les couleurs, plutôt sinistres, des talibans déjà maîtres de la majeure partie du pays. Cette « déroute de l’Occident », comme l’évoque l’hebdomadaire Le Point cette semaine, ne doit pas être négligée et elle doit même servir de leçon, même si les Démocraties semblent avoir perdu le sens de la durée et, peut-être, le sens des choses, préférant le mol oreiller de l’indifférence et de la « bonne conscience » (sic !), plus pratique pour étouffer les réalités qui dérangent.

La principale leçon à tirer (ou à retirer) est que la politique des bons sentiments n’est pas une politique en tant que telle, et que la morale (ou l’émotion ? L’intervention occidentale était censée répondre aux attentats du 11 septembre aux Etats-Unis), si elle peut « légitimer » (mais est-ce le bon verbe ?) une opération militaire, ne peut fonder un nouveau régime politique. Dans Le Point, le diplomate Gérard Araud explique « pourquoi la démocratie ne peut jamais s’imposer, ni s’improviser », et cela nous rappelle aussi que nos révolutionnaires de 1789 avaient utilisé les plus grandes violences (jusqu’à la terreur la plus extrême des années 1793-94, et l’extermination de populations récalcitrantes) pour imposer « leur » conception de la Nation (avec majuscule obligatoire) et « leur » République qui, au demeurant, n’était pas forcément celle du voisin… « Des guerres occidentales pour une vision occidentale du monde se sont heurtées aux dures réalités de sociétés qui sont capables de gagner les premières et de refuser la seconde. » C’est donc « l’échec d’une force occidentale supérieure par la technologie, l’armement, l’entraînement des soldats et la faillite d’une politique aux bonnes intentions, qui visait à instaurer dans ces trois pays (ndlr : Irak, Afghanistan, Mali) une démocratie respectueuse des droits de l’homme et de l’égalité des sexes ». Pourtant, les Etats-Unis et leurs alliés pensaient pouvoir reproduire sans trop de difficultés le schéma de la Seconde guerre mondiale et, surtout, de sa « réussite démocratique » en Allemagne (de l’Ouest) et au Japon après 1945, oubliant qu’il y avait là, déjà, des Etats politiques constitués et un sentiment national que les guerres et les défaites avaient, somme toute, renforcés. Ce n’était pas exactement le même cas de figure dans ces pays du Sud dont l’unité tenait parfois à un « sacré » local ou historique que l’Occident n’a pas su apprécier et savamment utiliser… Ainsi, le refus définitif des Etats-Unis de restaurer comme chef d’Etat celui qui avait été, quarante ans durant, le roi d’Afghanistan (Zaher Shah, décédé en 2007) et qui était respecté par les clans et les populations afghanes au-delà de leurs différences ethniques, voire religieuses, a sans doute largement contribué à l’échec final des tentatives de pacification occidentales : quand un conquérant ou un « envahisseur » (selon les points de vue, fort tranchés sur cette question) oublie l’histoire pour ne privilégier qu’une conception morale de la politique ou son seul intérêt « égo-politique » (plus encore que géopolitique), la réussite est fort douteuse et rentre même dans le domaine de l’utopie, c’est-à-dire de la construction d’un cadre politique et d’une société rêvée sur les sables mouvants d’une réalité qui, en fait, se dérobe… C’est ce qu’avait d’ailleurs compris le président états-unien Truman en 1945 en laissant l’empereur Hiro-Hito sur le trône du Japon tout en faisant condamner à mort ses principaux ministres et généraux accusés de crimes de guerre sur la période 1928-1945. George W. Bush et ses « faucons », perdus dans leur croyance en une irrémédiable « fin de l’histoire » qui aurait été favorable au modèle politique et de société états-unien, n’ont pas eu l’intelligence de leur prédécesseur, successeur légal et malin de Roosevelt.

Pourtant, au début des années 2000, l’illusion était belle : « Il était néanmoins légitime d’espérer, à Washington, à Bruxelles ou à Paris, qu’Irakiens, Afghans et Maliens se joindraient aux forces venues les libérer de l’oppresseur et leur apporter les bienfaits de la démocratie ; ils auraient pu tirer parti des élections pour se doter d’institutions solides et de dirigeants intègres. S’ils ne l’ont pas fait, c’est parce qu’ils n’étaient pas préparés à passer sans transition d’une société autoritaire et patriarcale à une démocratie. » L’un des problèmes réside aussi dans la définition même de « démocratie » qui, en fait, ne peut être la même partout au risque de se renier elle-même si elle est définie, par exemple, par un modèle institutionnel fonctionnant sur la règle majoritaire à intervalles réguliers (les élections) ; si elle est comprise comme un mode de vie social privilégiant l’individu et sa liberté personnelle au détriment de ce qui, dans le pays considéré, « fait corps et sens », elle apparaît aussi en contradiction avec la démocratie politique qui fait de la majorité exprimée du corps électoral (à un moment donné, majorité qui n’est pas forcément confirmée par le moment suivant) la source des lois et des contraintes légales, au-delà des enjeux proprement religieux. Ces difficultés n’ont pas été réglées par des interventions militaires qui se voulaient « démocratiques » mais paraissaient, dans le même temps, violer le principe même d’une politique souveraine des Etats considérés et envahis : les discours des Etats occidentaux n’étaient pas forcément illégitimes mais ils n’étaient pas non plus forcément compréhensibles par des populations locales qui oubliaient vite le bien accompli par les forces occidentales (la libération de leurs villages jusque-là occupés par des groupes armés belliqueux à leur égard, par exemple, et la mise à distance du péril des extrémistes islamistes ; etc.) pour n’en considérer que les côtés moins heureux, à tort ou à raison d’ailleurs.

« Les Occidentaux ont fait comme s’il suffisait d’édicter une Constitution et d’organiser des élections honnêtes pour voir fonctionner une démocratie. Il a fallu deux siècles aux Européens pour y parvenir tant bien que mal », et notre propre histoire nationale nous rappelle cet impératif du temps long pour enraciner des institutions ou des habitudes politiques qui « apaisent » les tensions toujours sensibles (et la période actuelle n’en est pas exempte, loin de là !) : ce n’est pas la Révolution qui a ancré la démocratie représentative (1) en France, mais bien plutôt les Monarchies qui l’ont suivie, avec la Charte et l’établissement d’assemblées (deux, au niveau national) qui « font les lois » (à défaut de toujours les inspirer) quand l’Etat les fait appliquer après les avoir promulguées et, souvent, « appelées » et préparées. Et les régimes suivants ont poursuivi ce long travail de « parlementarisation » de la vie politique, au risque parfois de faire basculer cette dernière dans un parlementarisme excessif et de mauvais aloi dont le général de Gaulle voudra, à son heure, libérer le pays par la Constitution de la Cinquième République. S’il n’est pas complètement assuré que la démocratie soit forcément « arrivée à bon port » (2), il n’est pas interdit de considérer que certains de ses acquis sont bénéfiques quand d’autres appellent la pratique d’une tradition critique, mais dans le cadre préexistant d’un pluralisme politique qu’il convient de préserver et, même, d’abonder, à rebours des tendances globalitaires des courants « d’effacement » contemporains…

Aurait-il fallu, au regard de nos traditions politiques et de leurs fortes contradictions d’avec les principes de vie de pays comme l’Afghanistan, l’Irak ou le Mali (entre autres), s’abstenir d’aller « mourir pour Kaboul » ou « pour Tombouctou » et, donc, préserver la vie de nos propres soldats, la France ayant payé un tribut très lourd ces dernières décennies dans les opérations extérieures et dans les actes terroristes frappant notre pays en son cœur (particulièrement en 2015-16) ? La tentation d’un désengagement complet de notre pays des affaires du monde pour se replier sur le pré carré français ou la construction européenne est forte et elle satisfait ceux qui ne voient plus dans les Etats que de simples gendarmes de la société de consommation et de distraction contemporaine (la fameuse « société distractionnaire » moquée par Philippe Muray) ; mais elle n’est pas, en fait, satisfaisante pour qui pense en termes de temps long et de pérennité d’un modèle de civilisation qui, pour imparfait qu’il soit, nous donne des raisons de vivre et nourrit encore les espérances d’une grande part de nos compatriotes qui ne limitent pas leur appartenance au pays à une simple question digestive… De plus, ces combats lointains s’inscrivent aussi dans la préservation de nos frontières, aussi éloignées soient-elles, et nous parlons, là, de la France : des frontières qui ne sont pas, d’ailleurs, que physiques mais symboliques, intellectuelles, civilisationnelles. « Le monde a besoin de la France », s’exclamait Georges Bernanos. Le général de Gaulle, son lecteur fidèle, le pensait aussi, maintenant ou relevant (malgré le déclin des décennies précédant son « règne ») le rang de la France dans le grand concert des nations, et cela malgré une stratégie qui, en Algérie, aurait sans doute pu être différente.

En fait, il me semble de plus en plus que l’erreur originelle est d’avoir trop « occidentalisé » les interventions extérieures, dans une logique états-unienne de « colonialisme démocratique » (qui, en temps de paix, porte le nom de « Développement », comme l’a justement signalé depuis fort longtemps le décroissant Serge Latouche), et cela au lieu de jouer la carte qui fut celle du militaire français Lyautey en son temps au Maroc, celle que l’on pourrait baptiser « l’adaptation conviviale » : s’appuyer sur les populations locales et sur leurs traditions pour les mener, peu à peu (même si le plus tôt serait le mieux), sur le chemin d’un « minimum politique » (en attendant et en espérant mieux, même si le calendrier peut être long dans certains pays et pour certaines populations avant d’atteindre les canons « universels » d’une vie politique pluraliste et apaisée souhaitable). Comme le souligne avec raison Gérard Araud : « on n’instaure une démocratie ni avec un marteau ni avec des baïonnettes, comme ont essayé de le faire en vain Américains et Français. On ne l’impose pas ; elle doit répondre aux besoins des populations même si elle ne correspond pas aux normes américaines et européennes ». Cela ne doit pas nous empêcher de prôner quelques uns des éléments (voire des fondements) de notre civilisation (en politique comme dans la vie sociale), mais sans les confondre avec la société de consommation qui oublie l’esprit ni avec la démocratie parlementaire et oligarchique qui ne correspond pas forcément à ce que les peuples locaux veulent faire de leur destin ; ce destin qui doit rester le leur, tant qu’il n’atteint pas le nôtre en cherchant à le subvertir ou à le détruire pour installer « leur » ordre, politique ou religieux, qui n’est pas et ne peut être le nôtre… C’est parce que la France sera sûre d’elle-même (et capable de défendre, y compris militairement, sa particularité historique et civilisationnelle) qu’elle pourra, non seulement vivre et « sur-vivre » face aux risques du monde, et qu’elle pourra entraîner des nations et des peuples, non à lui ressembler, mais à s’inspirer d’elle. Et confirmer ainsi son éternité nécessaire…




Notes : (1) : Il s’agit là de la démocratie électorale dite représentative (même si elle peut accepter, rarement, des formes de démocratie plus directe comme le référendum), au sens d’une participation indirecte des citoyens aux affaires d’un Etat pourtant – ou par conséquent ? – de plus en plus intrusif au cours de ces deux derniers siècles, ce que relevait, avec une certaine inquiétude, Bertrand de Jouvenel dans « Du Pouvoir » dès les années 1940.

(2) : Il faut bien se rappeler que la démocratie telle que nous la connaissons n’est sans doute pas « définitive », ne serait-ce que parce que l’histoire institutionnelle n’est jamais figée même si elle peut paraître fixée, et que le rapport aux pouvoirs des communautés et des personnes peut nécessiter d’autres formes d’institutions et de préjugés politiques pour satisfaire le corps civique en ses différentes acceptions.

Illustration : l’ancien roi d’Afghanistan, Zaher Chah.

L’âme de la France ne meurt jamais.

Le père Olivier Maire est mort, assassiné par celui à qui il avait tendu la main. Son sacrifice prouve à notre société et à notre temps que des valeurs plus hautes que la consommation, le confort ou l’individualisme, existent et vivent, et qu’elles nous donnent, non pas des moyens d’existence mais des raisons de vivre, au-delà de nous-mêmes. Que ce sacrifice ait lieu sur la terre de Vendée qui a, jadis, prouvé que la foi en Dieu ouvrait souvent, dans les années les plus tristes de la Révolution française, les portes du martyre, peut être vu comme un intersigne, et montre les liens invisibles entre les temps et les lieux : la Vendée n’est pas un simple lieu, elle est une histoire, un peuple sculpté à la fois par la République de la Terreur et par la résistance « catholique et royale », et, à jamais, le nom de Vendée évoque des images terribles et belles aussi. Les colonnes exterminatrices de 1794 et la grande geste de cette armée de paysans et de nobles endimanchés, la laideur d’un Carrier et la jeunesse d’un « Monsieur Henri », le souffle de la haine et le courage du pardon… Ce même « pardon de Bonchamps » que le père Maire avait accordé à l’incendiaire de la cathédrale de Nantes ; ce même pardon que l’Eglise catholique accorde encore dans ses prières au meurtrier, et qui nous rappelle, tragiquement, le sens premier de l’amour christique… « Grâce aux prisonniers », gémit Bonchamps mourant à Saint-Florent-le-Vieil à l’automne 1793, et malgré les horreurs perpétrées par les troupes républicaines, « Bonchamps l’ordonne », les soldats bleus sont épargnés. Dans la noirceur des temps, et nos temps contemporains semblent parfois plus tristes qu’ensoleillés malgré toutes nos techniques, nos médecines et notre espérance de vie, il n’est pas inutile de nous souvenir (pour mieux les accepter et les pratiquer) des valeurs qui sont celles, qu’on le veuille ou non, de notre civilisation française, de ces valeurs hélléno-catholiques qui nous empêchent, ou devraient nous empêcher, de basculer dans le mal, la haine et la vengeance…

« S’en prendre à un prêtre, à un homme d’Eglise c’est s’en prendre à l’âme de la France » : ces mots, prononcés par le Ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, sont sans doute les seuls que l’histoire retiendra quand l’émotion soulevée par l’assassinat du père Olivier s’apaisera, après les discours et les réactions politiques convenus que le « pays légal » ne manque pas de produire à chaque drame… Que les politiciens, surtout en période présidentielle, soient plus sensibles, cela ne me dérange pas, même si, chez certains, je sens une pointe d’hypocrisie ou de facilité, et quelques arrière-pensées à peine discrètes. Mais j’avoue que, au-delà des polémiques qui, sans doute, ont raison d’être au regard de la situation et des enjeux, cette phrase a profondément retenti en moi, comme au cœur, j’en suis sûr, de nombre de Français, catholiques ou non, royalistes ou républicains. Qu’un ministre de la République évoque ainsi « l’âme de la France » n’est pas anodin, alors que cette même République, plus attirée d’ordinaire vers les grands vents de la mondialisation que par les forêts vivantes de la tradition, a détruit tant des fondations spirituelles et culturelles de notre nation. Est-ce le cœur enraciné de l’homme qui, d’un coup, a dicté ses mots resurgis d’une mémoire dans laquelle se côtoient les « saintes fondatrices de la France » (Blandine, Geneviève, Clotilde, Jeanne d’Arc) et le baptême de Reims ? Je ne sais, mais j’entends.

Oui, la France a une âme, elle est une âme par elle-même : que M. Darmanin nous le rappelle, même « malgré lui », doit nous inciter à ne jamais désespérer d’elle, ni de son éternel miracle toujours renouvelé depuis plus d’un millénaire…



Crise de la participation, crise de la République !

Crise de la participation, crise de la République…

En ce second tour des élections régionales et départementales, l’abstention reste « reine de France », avec des niveaux inégalés, et cela malgré les rappels à l’ordre des institutions de la République et des partis, plus moralisateurs que véritablement politiques. Doit-on s’en réjouir ? Non, car cela signale une maladie qui, au-delà de la République, atteint tout le corps civique français, au risque de compromettre toute politique et le sens même du politique dans une société désormais plus consommatrice que fondatrice…

Cette abstention semble, avant tout, une « réaction générationnelle », les jeunes étant les grands absents du scrutin en boudant les urnes de façon quasi-unanime, ce qui peut inquiéter et doit interroger : pourquoi cette absence volontaire ? Cela indique une méfiance générale des jeunes générations à l’égard d’un système qui ne les écoute pas, et dont ils n’attendent rien. Se contenter de ce triste constat, qui montre aussi l’échec total de la République contemporaine à « faire France », ne suffit pas et les Royalistes ne peuvent s’en contenter, évidemment : il apparaît urgent de restaurer le « souci politique » et de refonder du « lien politique », celui qui unit les Français autour d’un projet de longue mémoire et de long terme, la France. Il appartiendra aux Royalistes responsables de travailler à ce projet, au-delà des étiquettes politiciennes, non dans le ressentiment mais dans l’espérance et la foi en la France et en son destin. Car la France n’est pas finie, et rien ne serait pire que le désespoir qui, en politique, reste la sottise absolue !

De plus, pour redonner vigueur aux Régions, encore faudrait-il entendre les doléances du « pays réel », et, par exemple, celles qui portent sur la valorisation des cultures provinciales et la redéfinition des limites administratives trop souvent absurdes aujourd’hui : ce qui compte n’est pas la taille mais « l’âme » des provinces qui nécessite une nouvelle délimitation de ces dernières. Tout comme il est temps d’oser rendre aux provinces reconstituées des pouvoirs législatifs qui allègent l’Etat et lui permettent, ensuite, de se consacrer au mieux à l’exercice de ses vrais pouvoirs régaliens. « La France intégrale, c’est la France fédérale », disait « le plus ancien fédéraliste de France », le royaliste Charles Maurras.

La crise de la représentation en République ne pourra se résoudre par les habituels discours républicains faits de promesses vite oubliées : il faudra bien, logiquement, poser la question des institutions et, en prévision de « l’avenir que tout homme bien né souhaite à son pays », proposer la Monarchie royale comme réponse éminemment politique à la crise de confiance civique contemporaine.


Groupe d’Action Royaliste, le dimanche 27 juin 2021.


Abstention… Vous avez dit abstention ?

L’abstention spectaculaire lors de ce premier tour des élections régionales et départementales n’est pas une surprise, si ce n’est par son ampleur, inédite pour une élection nationale sous la Cinquième République. A celle-ci, nous distinguons plusieurs causes :


– La reproduction des clivages nationaux, souvent liée à une campagne trop « nationale » quand il s’agissait de voter pour les Régions et les Départements. Néanmoins, la « claque » infligée aux listes gouvernementales reste un signal fort du désaveu de la politique menée par l’actuel gouvernement, sans pour autant remettre en cause les fondements de celle-ci, puisque les listes « traditionnelles » restent dominantes, profitant d’ailleurs de l’abstention elle-même et de la « prime aux sortants » ;

– La « fatigue démocratique » qui est de plus en plus marquée dans notre pays mais aussi dans nombre de Démocraties occidentales, et qui semble liée au discrédit de la démocratie représentative considérée comme trop éloignée des attentes des électeurs concrets, comme l’avait déjà signalé la révolte des Gilets jaunes en 2018-19. Cette dernière se traduit, non plus par un vote protestataire, mais bien plutôt par une « absence électorale » ;

– Une centralisation trop marquée des pouvoirs en République qui empêche encore les Régions de jouer un rôle véritable dans la gestion des crises et la valorisation des atouts de chacune d’entre elles : trop souvent, le « pays légal » est, en fait, le « pays central », au risque de désespérer les citoyens des provinces. De plus, le découpage des Régions pratiqué par la République de M. Hollande au milieu des années 2010 empêche nombre d’électeurs de se reconnaître dans les grands ensembles régionaux, souvent trop artificiels et anhistoriques…

Le Groupe d’Action Royaliste ne peut évidemment se satisfaire d’une telle situation dans laquelle le « pays réel » (au sens global du terme) est si mal représenté et les intérêts des Régions si peu valorisés, et il en appelle à une refondation de la légitimité politique qui ne peut que passer, si l’on veut qu’elle soit efficace et pérenne, par l’instauration, dans les délais les plus raisonnables au regard de l’urgence française, d’une Monarchie royale et fédérale : celle-ci peut permettre, en rendant son indépendance de parole et d’action à la magistrature suprême de l’Etat, une nouvelle forme de représentation nationale, moins partisane et plus concrètement représentative de la pluralité française, de ce que l’on pourrait nommer « les pays réels de France ». De plus, elle autorise, par nature, « des démocraties locales » actives et utiles, au niveau régional, mais aussi communal, sans en oublier les dimensions sociales et professionnelles. C’est en rendant aux Français leurs pouvoirs civiques, à travers des institutions locales qui leur sont proches et dans lesquelles ils peuvent s’exprimer et agir, au-delà des structures de partis et des manœuvres politiciennes, qu’ils reprendront goût à l’engagement civique et électoral, nécessaire à l’harmonie sociale et à la continuité nationale et historique.



Hommage à une victime du terrorisme islamiste, M. Samuel Paty.

« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur du monde », s’exclamait Albert Camus jadis, à la suite de Maurras, de Bernanos et de quelques autres encore pour qui les mots ne sont pas de simples alignements de lettres mais ont un sens exact et particulier. Alors, rappelons, face à l’assassinat du professeur d’histoire Samuel Paty, quelques vérités simples, tout en lui rendant l’hommage que nous devons, en tant que Français attachés à la nation et à ses libertés publiques comme privées, à ce serviteur de l’Etat, quelle que soit les formes institutionnelles de ce dernier.

Ce professeur est mort assassiné pour avoir fait ce qui était son métier et sa fonction d’enseignant, dans le cadre de l’instruction publique ;
Il est mort assassiné par un islamiste au nom d’une conception étroite du sacré qui ne correspond ni à nos traditions françaises ni à la compréhension et pratiques contemporaines de la religion qu’il prétendait servir ;
Sa tête décapitée nous est jetée à la figure comme une provocation et avec la volonté de faire peur aux enseignants et aux usagers de l’école ;
L’assassin a été accueilli chez nous et son acte est un crachat sanglant sur le visage de notre pays, acte belliqueux qui doit nous inciter à revoir, sans doute, les règles d’hospitalité de notre nation à l’égard de « réfugiés » dont certains n’ont aucunement l’intention de respecter ce que nous sommes en tant que France ;
L’Education nationale n’a pas su, ces dernières décennies, tracer nettement et fermement un destin français pour les nouvelles générations d’ici ou venues d’ailleurs, trop occupée qu’elle était à défendre de grands principes et des « valeurs de la République » qui, trop souvent, ne valent que ce que la République avec ses « affaires » donne comme image d’elle-même ;
La République, évoquée à tout instant par les Autorités, n’est pas la France, mais un instant idéologique de celle-ci, représenté par des institutions dont nous pensons qu’elles desservent aujourd’hui comme hier le bien commun de la France et des Français. Mais nous pouvons comprendre aussi que, par habitude et par usage, ou en suivant la définition ancienne de Res Publica (la « chose publique », c’est-à-dire la Cité et ses œuvres), ce mot soit largement utilisé par nombre de nos concitoyens sincères comme un synonyme de France ;
Dans son acte barbare, l’assassin islamiste a été conforté par la faiblesse de nos Démocraties face à l’islamisme et la crainte devant le mot « islamophobie » qui n’est rien d’autre, le plus souvent, que l’arme des islamistes pour tétaniser leurs adversaires ;
Face à l’islamisme, les bougies et les dessins, aussi sympathiques soient-ils, ne suffiront pas : il faut un Etat digne de ce nom pour faire respecter ce qu’est la France, avec ses qualités et ses défauts, mais dans la ligne de son histoire et de « ce destin heureux que tout esprit bien né souhaite à sa patrie ».

Devant le corps mutilé de ce professeur d’histoire dont nous ne savons rien des idées et des appartenances politiques parce que, en l’occurrence, elles nous semblent secondaires face à l’acte dont il a été victime, nous, Royalistes français, nous inclinons respectueusement.

Qu’il repose en paix.

Les démocraties occidentales impuissantes ?

Les Démocraties occidentales impuissantes ?

Les Démocraties occidentales sont, comme dans les années 1930, faibles et trop souvent désarmées face aux puissances autocratiques ou totalitaires, et elles semblent n’avoir rien retenu de l’histoire, une fois de plus et peut-être une fois de trop : les provocations ottomanes du nouveau sultan Erdogan et la prise de contrôle presque totale du territoire de Hong Kong par la Chine de Xi Jinping marquent une poussée des régimes intolérants qui semble s’accélérer à l’occasion de ce déconfinement qui tourne à la déconfiture économique et idéologique des grandes démocraties occidentales, en partie minées par le communautarisme et le racialisme, deux systèmes idéologiques qui portent le même risque de désintégration des anciens modèles de civilisation sans remettre en cause, loin de là, les idéologies économiques dominantes de la société de consommation et du libre-échangisme mondialisé. L’américanisation des conflictualités internes à notre pays, par exemple, montre bien la porosité de nos sociétés, par les médias comme par la mondialisation elle-même, aux thématiques imposées par les gourous d’une gouvernance qui cherche, par tous les moyens (y compris ceux de la morale ou, plus exactement du moralisme, fort peu politiques s’ils s’avèrent néanmoins politiciens…), à contourner les gouvernements politiques des Démocraties tout en les culpabilisant pour mieux les affaiblir : une stratégie profitable aux Etats non-démocratiques qui s’engouffrent dans les brèches faites par les opinions publiques des Démocraties elles-mêmes, insouciantes du danger à moyen terme (dans le meilleur des cas) d’un effondrement total, qui pourrait être civilisationnel avant d’être militaire… Un effondrement qui n’est pas fatal, mais possible et plausible si l’on n’y prend garde.

Bernanos, ce royaliste intraitable, renvoyait démocraties et totalitarismes dos à dos, allant jusqu’à clamer que « les démocraties étaient les mères des totalitarismes », ce qui rejoignait la pensée de JRR Tolkien qui, lui, l’a traduite dans ses récits du « Seigneur des Anneaux ». Le jugement des deux écrivains catholiques est malheureusement souvent vérifié par l’Histoire, celle que les Démocraties contemporaines, à l’aune de celles d’hier fondées parfois sur la « tabula rasa » révolutionnaire, se dépêchent d’oublier pour mieux « jouir sans entraves », formule idéale des « démocraties consommatoires » nées de la double idéologie franklino-fordiste. Pourtant, les totalitarismes ou les régimes liberticides sont surtout forts de la faiblesse des démocraties libérales, particulièrement européennes, la démocratie états-unienne, plus réaliste et sans doute plus cynique, sachant que son intérêt propre lui intime de ne jamais baisser la garde et de ne surtout pas désarmer : « et à la fin, rira bien qui tirera le dernier », pourrait-on dire, sans même exagérer ! Les Etats-Unis ont « les flingues » et c’est bien leur vraie protection, leur assurance-vie « pour garantir l’éternité », du moins la leur, et pour chercher à démentir le fameux adage « Tout empire périra », véritable épée de Damoclès au-dessus de la tête des puissances géopolitiques…

Il est une autre puissance, qui n’a pas toujours été notre amie dans l’histoire, qui sait que désarmer est la pire des politiques en temps de paix, car ce serait, surtout pour un pays riche, attirer la convoitise des carnassiers du moment et aiguiser les couteaux des dépeceurs d’empires : c’est le Royaume-Uni qui, lui, n’hésite pas à construire de nouveaux porte-avions et à renouveler régulièrement son armement dont il lui arrive d’utiliser toutes les capacités quand ses intérêts nationaux et ses droits territoriaux, même lointains, apparaissent menacés, comme nous le rappelle l’intervention aux îles Malouines (que les Britanniques nomment Falkland) du temps de Margaret Thatcher face aux troupes de l’Argentine des généraux. C’est d’ailleurs du Royaume-Uni et de Boris Johnson, lointain successeur de Winston Churchill (auquel il a consacré un ouvrage, d’ailleurs), que vient la seule réaction claire et nette face au coup de force chinois qui, depuis une semaine, applique à Hong Kong une loi de « sécurité nationale » qui criminalise toute contestation du régime communiste et de sa politique liberticide, au nom d’une sorte d’unité et indivisibilité de l’ensemble chinois qui nous renvoie au jacobinisme républicain des années révolutionnaires. Sans doute, le Premier ministre de la Monarchie britannique se rappelle-t-il de la fameuse phrase de son illustre prédécesseur qui annonçait, au lendemain des accords de Munich de l’automne 1938, que ce traité n’assurait rien du tout et qu’au lieu de préserver la paix et l’honneur, il amènerait, après le déshonneur, la guerre et, pour certains des signataires, la défaite, ce qui n’a pas manqué d’être vérifié quelques poignées de mois après, et à nos dépens…

Dans cette affaire de l’abandon des habitants de Hong Kong par les Démocraties européennes, seule l’ancienne puissance coloniale a sauvé l’honneur (et sans doute un peu plus), en annonçant être prête à fournir 3 millions de passeports aux Hongkongais, à la grande colère de la Chine qui y voit une ingérence insupportable. En fait, le Royaume-Uni ne cherche pas à « recoloniser Hong Kong » (et cela même si le drapeau britannique est parfois brandi par quelques manifestants comme une sorte de talisman, comme l’était le drapeau français par les Anjouanais en 1997 lors de la « sécession » d’avec la République des Comores…), mais à rester ferme face à la Chine, profitant du Brexit pour affirmer plus clairement ses valeurs et ses options stratégiques quand l’Union Européenne, elle, brille par sa profonde lâcheté face à l’empire de Xi Jinping auquel, il est vrai, elle continue d’acheter masques et textiles divers…

Entendons-nous bien : la politique de la France ne doit pas être d’affronter, ni même de se brouiller avec la Chine communiste, mais d’affirmer son indépendance et son franc-parler sans, pour autant, négliger la diplomatie. Or, les puissances qui se réfugient derrière la ligne Maginot de la couardise et de la facilité sont condamnées à connaître le pire, n’attirant sur elles que le dégoût et le malheur : l’histoire est cruelle pour les insouciants comme pour les faibles, et elle est souvent plus darwinienne que « moralement juste »… Mais, pour parler haut et fort aux autres pays et aux grandes puissances, encore faut-il une colonne vertébrale et des poings, ceux qui peuvent frapper fort pour se protéger si besoin est : pour cela, il faut un Etat digne de ce nom et une politique de puissance appropriée pour se faire respecter et tenir son rang sur la scène internationale, avec le risque assumé de déplaire parfois.

« Armons, armons, armons », hurlait, en vain, Maurras dans L’Action Française des années 1920 et 30, et il ne parlait pas que de moyens militaires mais de politique d’Etat, et d’état d’esprit. Maurras, entraîné dans le déshonneur d’une guerre et d’une défaite qu’il a tout fait pour éviter (et, en cela, il doit être salué), mérite d’être écouté, maintenant, tout comme celui qui fut son disciple rebelle, le général de Gaulle, celui-là même qui appliqua les conseils de « Kiel et Tanger » (1) face aux enjeux des temps de la Guerre froide et qui sut parler à la Chine comme aux Etats-Unis (mais aussi aux autres pays d’Europe, alliés comme éloignés) sans rien leur concéder quand le sort et la place de la France étaient en jeu.

Être fort, « faire de la force » pour un pays comme la France, cela signifie se donner les moyens d’exister diplomatiquement et politiquement, de peser, même d’un poids léger mais suffisant pour faire pencher la balance du « bon côté », et de se faire respecter, y compris dans ses amitiés. C’est être libre, tout simplement, et dire au monde et aux autres ce que la France pense être juste et bon. Loin d’être un impérialisme méprisant, c’est la politique d’une puissance médiatrice : mieux qu’un impérialisme, c’est un nationalisme équilibré et mesuré, qui n’oublie jamais que la paix, cadeau fragile de l’histoire, n’est mieux assurée que lorsque les nations sont fortes d’elles-mêmes sans oublier leurs limites… et leur histoire ! Et il semble bien, qu’aujourd’hui, c’est le Royaume-Uni, revenu de ses rêves anciens d’empire, qui l’ait le mieux compris ! Sans doute est-ce là, sur les ruines de l’Empire de Victoria et du désir d’Europe déçu, « la (re)naissance d’une nation »…

Notes : (1) : « Kiel et Tanger » est le titre d’un ouvrage de Maurras, écrit au début du XXe siècle, et dont le chapitre « Que la France pourrait manœuvrer et grandir » a inspiré de Gaulle (qui le relisait encore à la veille de son fameux « Vive le Québec libre ! » du 24 juillet 1967) mais aussi le président Georges Pompidou, qui en citera quelques extraits en 1972 lors d’un discours devant les étudiants parisiens de Sciences Po… Il se murmure que l’actuel président M. Macron aurait lu ce fameux chapitre : il lui reste alors à en saisir tout le sens profond et à le mettre en pratique… Nous en sommes loin, certes, mais qui sait ? N’insultons pas l’avenir…

La cgt et le medef contre la solidarité française :

En cette période particulière, quelques efforts sont demandés à chacun d’entre nous, et cela dans tous les métiers et dans toutes les catégories sociales, ce qui n’est pas, au regard des enjeux, choquant en soi-même. D’autant plus que le temps du confinement, désormais dépassé, pourrait bien entraîner, si l’on ne s’en préserve, une véritable catastrophe économique et, au-delà, sociale : la crise est devant nous, affirment nombre d’acteurs et d’observateurs de la scène publique française, et le plus compliqué reste à venir. Et c’est la capacité de la « nation productrice » à aborder les temps qui viennent qui sera déterminante : résilience, bonne volonté et esprit de service devront prévaloir, et cela fait sens dans une société qui n’est pas qu’un agrégat d’individus interchangeables. Justement, le vieux pays qu’est et que reste la France fait sens, et elle incarne cette durée et cette possibilité, à échelle humaine et historique, de « l’éternité renouvelée ». Sur ces fondations-là, la crise peut, sinon être évitée, du moins être amortie et quelques mauvais coups déviés. Le fait de naître français, de le devenir, de l’être engage : l’oublier ou simplement le négliger aux heures sombres peut être, civiquement parlant (au sens athénien de la cité, de la « polis »), une forme de trahison qu’il s’agit, non de dénoncer, mais de combattre et de dépasser pour en éviter les sinistres conséquences.

 

Or, deux faits récents montrent que le bien commun n’est pas toujours envisagé par ceux-là mêmes dont ce serait le rôle de le défendre et de le promouvoir. Ils sont révélateurs de certaines maladies qui minent l’entente sociale nécessaire à la vie et à la prospérité raisonnée que chacun doit espérer, tout en y travaillant, pour sa communauté d’ensemble nationale, ce « plus vaste cercle communautaire qui soit, au temporel, solide et complet » et qui garantit la liberté et la survie de tous les autres. Le premier, c’est la politique d’obstruction du syndicat CGT à la reprise de la production dans l’usine automobile Renault de Sandouville (site de production de véhicules utilitaires), politique qui a abouti à l’arrêt complet de celle-ci, pourtant en cours de redémarrage la semaine dernière. Les raisons de cette obstruction, liée aux conditions de sécurité sanitaire au sein de l’usine ou, plutôt, aux procédures de convocation de la commission de santé et sécurité de l’établissement, sont, à bien regarder l’affaire, sans lien véritable avec la préservation de la santé des ouvriers, l’usine étant considérée comme l’une des plus exemplaires sur ce sujet sensible. Non, il s’agit juste d’une manœuvre assez indigne d’un syndicat qui, dans cette affaire, ne l’est pas moins et qui n’a agi que selon des considérations fort peu sociales, au risque de menacer l’existence même de nombreux emplois de Renault ! Après un tel mauvais coup, qui prive les salariés d’une reprise complète de l’activité sur le site prévue initialement pour cette semaine et désormais repoussée à quelques dizaines de jours, la CGT se retrouve isolée et décrédibilisée, au moment même où un syndicalisme fort et responsable serait absolument nécessaire pour participer au mouvement de redressement productif qu’il s’agit de favoriser et d’amplifier : avec une telle obstruction, « les clients ne risquent-ils pas de se tourner vers la concurrence si on ne peut plus produire ? », s’inquiète avec raison le délégué local de la CFE-CGC de l’entreprise. La CGT se comporte là en bien mauvais défenseur du monde ouvrier ! Là où il faudrait serrer les rangs (façon de parler, évidemment, en période de distanciation physique…) et se retrousser les manches, comme l’avaient commandé les prédécesseurs de M. Martinez aux ouvriers de 1945, cette centrale syndicale appelle à la démobilisation ou au blocage : Thorez et Frachon (secrétaire général de la CGT en 1945 et auteur du livre « La bataille de la production » que devraient utilement relire les cégétistes d’aujourd’hui…) doivent se retourner dans la tombe !

 

Les autres syndicats de l’usine de Sandouville avaient participé à un cycle de négociations entre la direction et les représentants des salariés, au niveau du groupe d’abord, de la France puis de chaque site de l’entreprise, dans le cadre d’un dialogue social largement apaisé au regard des circonstances particulières de la pandémie, un dialogue qu’il faut sans doute renforcer mais qui, pour le coup, était plutôt équilibré. Mieux vaut la conciliation sociale que l’antagonisme des acteurs de l’entreprise entre eux, sachant que, le plus souvent, le rapport de forces n’est pas favorable aux salariés, surtout dans le cadre d’une mondialisation qui valorise plus les « avantages comparatifs » que le « progrès social ». Mieux vaut l’unité de l’entreprise face à l’adversité concurrentielle que le rapport de forces permanent et destructeur de la justice sociale autant que de l’entreprise elle-même ! Avec cette obstruction totalement inappropriée, la CGT, au lieu de servir les salariés, risque bien d’accélérer le déclin de l’emploi dans les usines automobiles françaises : beau gâchis ! En l’espèce, la fameuse formule de Maurras, « la politique du pire est la pire des politiques », s’avère bien définir l’attitude funeste de la CGT locale…

 

Le deuxième fait que je qualifierai, là aussi, d’antisocial est le discours du MEDEF et de ses alliés d’experts libéraux qui ne raisonnent qu’en termes de croissance économique quand il faudrait, d’abord, penser en termes de prospérité, celle qui ne peut exister que si le social n’est pas négligé par l’économique. La croissance n’est pas toujours la prospérité, et la prospérité n’est pas qu’affaire de croissance : l’enjeu de l’avenir sera sans doute, justement, de penser « la prospérité sans la croissance », et de l’appliquer à ce monde, en procédant à un retournement de système (par la sortie de la société de consommation et de sa logique fordo-franklinienne). Ce qui est certain, c’est que le discours du « travailler plus d’heures et plus de jours dans l’année », et vouloir l’inscrire dans la loi, est plus que maladroit, c’est une faute sociale autant que stratégique : d’abord parce qu’il n’est pas utile de l’imposer par le biais législatif (ce qui paraît d’ailleurs contradictoire avec le libéralisme prôné qui, a priori, valorise plutôt la liberté que la contrainte…), les salariés, les indépendants et les chefs d’entreprise sachant bien que des efforts seront, évidemment, nécessaires pour sauver leur propre emploi et leur revenu ; d’autre part, pourquoi évoquer cela au moment où le confinement forcé et obligatoire pour nombre de travailleurs a été vécu, déjà, comme une contrainte plutôt que comme des vacances reposantes ? Bien sûr, les situations sont différentes d’un secteur d’activité à l’autre, mais le discours brutal du MEDEF a tendance à bloquer les bonnes volontés plutôt qu’à les susciter et à les soutenir. De plus, la réticence de ce même MEDEF à accepter quelques efforts financiers, en particulier par le moindre versement de dividendes aux grands actionnaires, et le chantage au départ fiscal de ceux qui pourraient être soumis à un ISF rénové, semblent prouver un comportement bien peu patriotique, au moment où l’État injecte tant d’argent, celui des contribuables (et pas des seuls actionnaires), dans l’économie réelle pour en éviter le collapsus. Dernier point : les chefs d’entreprise des grandes sociétés et les actionnaires les plus aisés (tous ne le sont pas, et le retraité qui compte sur quelques dividendes annuels pour améliorer un peu sa retraite ne peut être confondu avec les grands spéculateurs aux comportements de prédateurs) ne peuvent s’abstraire de leurs devoirs sociaux, au risque de ne plus être considérés que comme des profiteurs sans légitimité et s’attirer les foudres de l’opinion publique, à raison dans ce cas-là. La solidarité ne doit pas être un vain mot ou ne s’exprimer que dans le cadre de sa classe sociale d’appartenance : elle doit irriguer toute la société et ses catégories diverses, dans l’équité et la péréquation sociales.

 

Sans justice sociale, une société ne peut que se déchirer et compromettre son rétablissement économique. L’oublier, que l’on soit syndicaliste CGT à Sandouville ou libéral de l’Institut Montaigne ou du MEDEF, c’est manquer à ses obligations de solidarité française, celle qui permet de traverser les tempêtes sans briser le navire ni jeter ses passagers par-dessus bord…

 

Jean-Philippe Chauvin