Royalisme social

Le monde traditionnel face au monde moderne :

« Il y a eu l’âge antique, (et biblique). Il y a eu l’âge chrétien. Il y a l’âge moderne. Une ferme en Beauce, encore après la guerre, était infiniment plus près d’une ferme gallo-romaine, ou plutôt de la même ferme gallo-romaine, pour les mœurs, pour le statut, pour le sérieux, pour la gravité, pour la structure même et l’institution, pour la dignité, (et même, au fond, d’une ferme de Xénophon), qu’aujourd’hui elle ne se ressemble à elle-même. Nous essaierons de le dire. Nous avons connu un temps où quand une bonne femme disait un mot, c’était sa race même, son être, son peuple qui parlait. Qui sortait. Et quand un ouvrier allumait sa cigarette, ce qu’il allait vous dire, ce n’était pas ce que le journaliste a dit dans le journal de ce matin. Les libres-penseurs de ce temps-là étaient plus chrétiens que nos dévots d’aujourd’hui. Une paroisse ordinaire de ce temps-là était infiniment plus près d’une paroisse du quinzième siècle, ou du quatrième siècle, mettons du cinquième ou du huitième, que d’une paroisse actuelle.

(…)  Il y a des innocences qui ne se recouvrent pas. II y a des ignorances qui tombent absolument. Il y a des irréversibles dans la vie des peuples comme dans la vie des hommes. Rome n’est jamais redevenue des cabanes de paille. Non seulement, dans l’ensemble, tout est irréversible. Mais il y a des âges, des irréversibles propres.

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Corporations : le mensonge – La Révolution et le monde du travail :

Conférence de Marion Sigaut sur le thème : « Corporations : le mensonge – La Révolution et le monde du travail. » pour Egalité&réonciliation

La Révolution française et le travail de Mgr Freppel :

Les corporations, expression du droit naturel Retour à la table des matières

L’idée fondamentale de la Révolution française en matière économique est contenue dans cette maxime économique de Turgot, tant applaudie à la fin du siècle dernier : « La source du mal est dans la faculté même accordée aux artisans d’un même métier de s’assembler et de se réunir en corps » [1].

On croit rêver en lisant aujourd’hui de pareilles inepties tombées de la plume d’un homme d’esprit. Ce que Turgot, fidèle interprète des opinions de son temps, appelait la source du mal n’est autre chose qu’un principe rigoureux de droit naturel. Car il est dans la nature des choses que les artisans d’un même métier et les ouvriers d’une même profession aient la faculté de s’assembler pour débattre et sauvegarder leurs intérêts ; ou bien il faut renoncer à toutes les notions de la solidarité et de la sociabilité humaines.

C’est ce qu’on avait parfaitement compris jusqu’à la veille de 1789. Après avoir proclamé les principes qui devaient amener graduellement l’esclavage au colonat et au servage, puis enfin à l’affranchissement complet du travailleur, l’Église avait fini par faire triompher dans la classe ouvrière, comme ailleurs, la loi si éminemment féconde de l’association.

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Pour la Monarchie sociale. Partie 1 : Libéralisme et socialisme, ces frères ennemis… :

La question sociale n’a pas été résolue en France sous l’effet de la société de consommation, loin de là, mais elle a sans doute pris de nouvelles formes depuis le XIXe siècle, sans effacer complètement les anciennes : si le prolétariat, au sens le plus misérable du terme, peut paraître avoir disparu de notre pays, le précariat n’a cessé de prendre de l’ampleur ces dernières années, malgré les amortisseurs sociaux créés tout au long du XXe siècle, au fil d’une histoire chaotique et parfois brutale. Durant cette dernière, le rapport de forces entre classes dominantes et classes ouvrières ou productives, jusque là défavorable aux travailleurs, avait été rééquilibré par la seule puissance évocatrice du communisme symbolisée par une Union Soviétique inquiétante, mais aussi par l’influence encore prégnante d’une Eglise catholique soucieuse d’améliorer la condition ouvrière, plus discrètement que les socialistes revendiqués. La société de consommation elle-même, suivant la logique d’Henry Ford, avait aussi « enrichi » les classes populaires pour entretenir le système capitaliste, transformant l’exploitation ouvrière la plus aveugle en une « aliénation » à la marchandise, « séduisante » grâce à la publicité et au crédit, et grâce aux tentations permanentes diffusées par les médias et par l’école (1)… En ce sens, comme le sociologue royaliste Pierre Debray le signalait dès les années 1960, Ford a été encore plus fort que Marx et Lénine, et la fin du Mur de Berlin n’a fait que confirmer ce sentiment et cette vérité.

 

Aujourd’hui, c’est pourtant le marxisme édulcoré de La France insoumise de MM. Mélenchon et Corbière qui joue le rôle d’opposant officiel au libéralisme du Président actuel et de son gouvernement, impression encore confirmée par le débat courtois de l’autre jour entre le tribun populiste « néochaviste » et le Premier ministre Edouard Philippe. N’y a-t-il pas là un malentendu, voire un malaise ? Le vieux royaliste que je suis n’apprécie guère les « raccourcis » idéologiques qui ne sont, souvent, que des leurres ou des erreurs susceptibles d’éloigner les citoyens et les producteurs d’une réflexion plus complète sur les questions économique, sociale et politique. Dans la ligne de La Tour du Pin, penseur économique royaliste trop méconnu même s’il fut pourtant lu et reconnu par le fondateur de la Cinquième République, je reste persuadé que libéralisme et socialisme sont plus des frères ennemis, les deux faces d’une même pièce forgée du siècle des Lumières et de la Révolution française, d’inspiration anglo-saxonne et franklinienne, que des ennemis irréconciliables : Marx était plus hostile aux traditions (et aux traditionalistes qu’il moquait) qu’à une bourgeoisie dont il vantait les qualités révolutionnaires et qui, selon lui, devait céder la place à plus révolutionnaire qu’elle, dans une sorte de sens unique de l’histoire qui devait mener (ramener ?) à une société sans classes ni Etats, sorte de retour à un paradis originel mais dans lequel se serait invitée la Technique et l’Energie… Mais, paradoxe ou, au contraire, logique terrible et ironique, c’est bien le libéralisme qui accomplit aujourd’hui le rêve de Marx qui n’a jamais cessé d’être le but ultime des libéraux libertaires : un monde sans classes dans lequel seuls les consommateurs en tant que tels seraient reconnus et valorisés (et non plus les classes économiques ou sociales, de producteurs en particulier) et sans entraves nationales, sans frontières ni Etats susceptibles de les reconnaître et de faire respecter les droits de leurs travailleurs dans leurs pays respectifs…

Je ne suis donc ni libéral (au sens économique du terme) ni « socialiste », même si la plasticité de ce dernier terme pourrait autoriser toutes les récupérations et toutes les théories, ce qui risque plus de brouiller les lignes que de résoudre les problèmes sociaux. Bien sûr, je connais l’existence de ce fameux Mouvement Socialiste Monarchiste des années 1944-46 et j’ai lu les articles et les brochures de Jean-Marc Bourquin sur son « Socialisme Monarchique », et je n’en suis, intellectuellement, pas très éloigné ; bien sûr, je suis un lecteur attentif de Jack London et de George Orwell, et je ne suis pas insensible à leurs argumentations ; bien sûr, j’ai lu Proudhon et j’apprécie une belle part de sa réflexion, politique comme sociale. Mais justement : c’est parce que je souhaite que les meilleurs éléments de l’héritage des uns et des autres soient étudiés, valorisés et, pourquoi pas, pratiqués, que je ne peux me dire socialiste, mais que je me revendique, au-delà du socialisme et parfois contre certains de ses aspects les moins glorieux, comme royaliste, d’abord, encore et toujours.

Car c’est bien d’une Monarchie sociale dont la France a besoin, et non d’un régime qui se proclame libéral ou socialiste sans que l’on sache exactement s’il s’agit d’une simple manœuvre sémantique ou d’un engagement philosophique absolu.

 

(à suivre : Aspects et atouts de la Monarchie sociale)

Jean-Philippe Chauvin

 

Note : (1) : Pour éviter toute mauvaise interprétation de mes propos, je rappelle que, si je suis très critique à l’égard du système de la société de consommation, je ne suis pas ennemi de la prospérité, surtout quand, de diverses manières, elle peut être profitable à tous, dans le respect de l’environnement, des traditions et de la juste mesure, trois éléments que n’estime guère, par principe autant que par pratique, la société de consommation elle-même…

 

Ordonnances Macron, qu’en dire pour l’instant :

Un monde Orwellien est en marche, depuis quelques temps déjà, il était question de réformer le Code du travail devenu effectivement incompréhensible dans ses inextricables articles. Le nouveau président Macron avait annoncé qu’il gouvernerait par « Ordonnances », voilà qui est fait et tant pis pour les incrédules imaginant une justice dans un système qui depuis bien longtemps est antisocial (

« Code du travail : Ce que contiennent les cinq ordonnances, Alexia Eychenne, 31 août 2017, « Libération », http://www.liberation.fr/france/2017/08/31/ce-que-contiennent-les-cinq-ordonnances). Il est plutôt question de faciliter les solutions expéditives concernant les salariés comme leurs instances représentatives. D’ailleurs un formulaire type sera fait pour les licenciements, plus pratique pour se débarrasser des salariés en entreprise (« Bientôt un formulaire pour se faire licencier ? »,  Cécile Crouzel Publié le 30/06/2017, le Figaro économie, http://www.lefigaro.fr/emploi/2017/06/30/09005-20170630ARTFIG00002-bientot-un-formulaire-pour-se-faire-licencier.php). Concernant les barèmes sur les entreprises dont les effectifs sont supérieurs à 10 personnes, pour les gens qui ont plus de 10 ans d’ancienneté, le plafond de licenciement avoisinera deux mois et demi de dommages/intérêt, remerciement pour bons et loyaux services !…

Lorsque l’on voit qu’en Allemagne il y a de plus en plus de travailleurs pauvres et que l’on nous présente ce pays en exemple ! Beaucoup s’imagine que les licenciés le sont parce qu’ils ne sont pas bons ou inutiles, certains même pensent que cela n’arrive qu’aux autres. Pour les vraies petites sociétés, cela pourrait être salvateur. Mais ce que l’on sait aussi c’est que les grosses structures feront de petites entités, les dommages intérêts seront plafonnés à 20 mois. Par contre pour les petits !

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Les promesses non tenues de Nokia : « l’Etat saura-t-il faire respecter la parole donnée ? » :

« Les promesses n’engagent que ceux qui y croient », expliquaient ironiquement et cyniquement jadis MM. Chirac et Pasqua, en bons politiciens qu’ils étaient. Mais ce qui semble vrai en démocratie d’opinion contemporaine l’est encore plus, et avec des conséquences parfois dramatiques, dans le domaine économique, en particulier dans cette « économie sauvage » que la mondialisation permet au nom du Marché et de ce libre échange qui se veut et se proclame « sans entraves », en particulier sociales ou environnementales. Ainsi Nokia, entreprise finlandaise, annonce-t-elle la suppression de 597 emplois (surtout sur les sites de Lannion et de Saclay) d’ici 2019 alors que, au moment de son rachat d’Alcatel-Lucent en 2016, elle promettait la création de 500 emplois au moins en France, et s’y engageait même devant le ministre de l’économie de l’époque, un certain Emmanuel Macron… Mais est-ce vraiment une surprise ?

 

L’histoire nous apprend que, dans le cadre de la mondialisation, la recherche de la plus grande profitabilité financière, en particulier sous la pression exigeante des actionnaires, nouveaux maîtres et tyrans de l’économie mondiale, prime sur toutes les autres considérations, à quelques exceptions près. Comme l’écrit Elsa Bembaron dans Le Figaro en son édition du 15 septembre dernier, en pages économie : « L’histoire se répète malheureusement. Une fois passée sous pavillon étranger, une entreprise française, fût-elle un fleuron de son domaine, a une fâcheuse tendance à voir les emplois nationaux s’évaporer. Nokia n’échappe pas à la règle. » Règle de la mondialisation sans frontières, de la « fortune anonyme et vagabonde » qui s’impose au détriment des hommes et des nations…

 

Ainsi Nokia ne fait que s’inscrire dans une longue (et triste) tradition de la parole violée par ces féodaux de notre temps, sûrs d’eux-mêmes et peu soucieux de la misère d’autrui : le libéralisme, au-delà de l’individualisme que Mme Thatcher avait poussé jusqu’à sa logique ultime en déclarant que la société n’existait pas, est aussi un égoïsme, parfois inconscient mais souvent bien réel ! René de La Tour du Pin, ce maître du royalisme social, n’hésitait pas, à la fin XIXe-début XXe, à demander que les pouvoirs publics, nationaux comme locaux et professionnels dans une logique de subsidiarité bien comprise, interviennent, voire légifèrent, remettant en cause une « Liberté du travail » qui n’était rien d’autre que la liberté des possédants (financiers ou industriels) d’exploiter les travailleurs privés de tous les droits par le décret d’Allarde et la loi Le Chapelier de 1791 aggravés par le pouvoir primo-napoléonien.

 

D’ailleurs, Nokia, en se réorganisant, semble avoir oublié toutes les promesses d’hier, quand il fallait séduire l’État français et éviter que celui-ci n’empêche l’appropriation d’Alcatel-Lucent par la multinationale finlandaise, et celle-ci joue à fond la mondialisation pour contourner les problèmes et s’exonérer de ses responsabilités en France. Comme le signale la journaliste du Figaro, « les CV pour un emploi en France sont désormais étudiés… en Hongrie. Les syndicats reprochent d’ailleurs au groupe de poursuivre la délocalisation de nombreux métiers vers des pays d’Europe de l’Est et vers la Grèce et le Portugal. » Cette délocalisation n’est pas anodine et montre bien la duplicité de la multinationale qui pille le savoir-faire français pour servir ses propres intérêts sans en faire profiter ceux qui en sont à l’origine. La Croix, sous la plume d’Alain Guillemoles, rappelle aussi que, déjà, « les centres de décision de l’ancien Alcatel ont quitté la France. Et le titre s’éloigne des actionnaires français alors qu’au même moment l’action Nokia quitte l’indice CAC 40 remplacée par STMicroelectronics. »

 

A plus ou moins long terme, c’est la pérennité même du site de Lannion qui est menacée et, plus avant, la présence de Nokia dans les anciennes places d’Alcatel : si les emplois sont menacés, concrètement, c’est aussi et encore tout un pan de l’industrie française ou d’origine française (à défaut d’être désormais propriété française) qui disparaît du territoire national au profit, non de pays en tant que tels, mais de féodalités économiques transnationales. Là encore, c’est l’Économique qui semble s’émanciper, dangereusement, de toute responsabilité sociale et se moquer du Politique, de l’État dont le rôle premier est d’assurer la sécurité des Français, que cela soit sur le plan géopolitique ou sur le plan social.

 

La réaction de l’État français sera, dans les jours qui viennent, déterminante et l’on mesurera là sa volonté effective d’agir, au présent et pour l’avenir, pour la prospérité française. Mais il doit aussi penser une stratégie économique et industrielle qui puisse permettre, le plus tôt possible, de pallier aux reniements des entreprises, qu’elles soient nationales ou internationales, et de les contraindre, autant que faire se peut, à tenir les promesses faites sous le contrôle de l’État, sous peine, en cas d’échec à se faire respecter, de n’être plus que « l’impuissance au sommet », le pire des destins pour un État. La République a souvent eu, dans son histoire, une pratique fort peu sociale, sauf lorsque le rapport de forces lui imposait des « aménagements » dans le libéralisme ou, à l’inverse, dans son étatisme étouffant. « D’en haut », le président De Gaulle a bien essayé de briser cette malédiction républicaine mais il s’est heurté aux égoïsmes et aux aveuglements sociaux, de part et d’autre de l’échiquier politique, et il n’a pu complètement mener à terme ce qu’il avait débuté, inspiré par la lecture féconde de La Tour du Pin mais incompris (ou trop bien compris…) des syndicats de l’ère de la consommation « sans entraves ». Il est vrai que la République, par essence, empêche aussi toute politique durable de long terme, coincée qu’elle est entre deux fournées électorales et prisonnière de ceux qui les financent. Anatole France reprochait à Marianne de n’avoir pas de politique étrangère – ce qui fut particulièrement vrai sous la Troisième, malgré Théophile Delcassé – , mais qu’aurait-il dit de la politique sociale s’il s’y était intéressé, comme Emile Zola ?

 

S’il y a quelques bonnes raisons en France d’être favorable à la Monarchie, c’est justement qu’elle offre à l’État quelques possibilités de ne pas être un bateau ivre ballotté entre des camps antagonistes et des élections contraires (« l’alternance », dit-on…), et quelques moyens de pouvoir renforcer la parole du Politique face aux stratégies de l’Économique et des féodalités financières, fussent-elles mondialisées. Quand Firmin Bacconnier proclamait que la Monarchie serait sociale ou qu’elle ne serait pas, il rappelait aux royalistes comme aux princes, à ceux qui croient au Roi comme à ceux qui n’y croient pas, qu’il est du devoir du monarque de faire régner la justice en France, et surtout quand elle est en cause dans le domaine économique et social. « Pas de justice, pas de paix », clament certains manifestants : nous leur répondrons, à la suite de l’histoire sociale de notre pays (qui ne ressemble à aucun autre, d’une certaine manière) et au regard des situations et enjeux contemporains : « pas de Roi, pas de justice sociale ». C’est bien la Monarchie royale « à la française », éminemment politique et « essenciellement » sociale, qui, sans faire de miracles ni prétendre tout résoudre, permet sans doute le mieux de préserver ce qui doit l’être dans les vents parfois furieux de la mondialisation…

 

Jean-Philippe Chauvin

Au-delà de la réforme du code du travail : Pour une contestation sociale fondatrice ! :

Ainsi, la contestation sociale de l’ère Macron commencerait ce mardi 12 septembre, au gré des 4.000 manifestations prévues contre la nouvelle loi Travail (en fait, une réforme du code du travail) portée par Mme Pénicaud, et, selon leur importance et leur capacité de nuisance à l’égard du gouvernement, elles ouvriraient le bal d’une incertitude qui pourrait bien déstabiliser, sinon le régime, du moins le président de la République, plus cité (et hué) dans les slogans que son premier ministre, moins exposé et, surtout, moins audible. Mais est-ce la loi elle-même qui jette les manifestants dans la rue, ou une inquiétude sourde des classes ouvrières et tertiaires devant un lendemain qui semble se présenter comme le triomphe du libéralisme européen et la montée du « précariat », de cette situation qui fait des travailleurs de simples fétus de paille ballottés au fil du vent ou, plutôt, du Marché dit « libre et sans entraves » ?

A bien y regarder, cette nouvelle loi Travail n’est rien d’autre que la suite (certains diraient la pente…) logique de la loi Travail de 2016, appelée aussi « loi El Khomri », qui avait soulevé une vague contestataire, forte mais bien vaine et stérile, faute d’une stratégie et d’une vision sociale claire et prospective des syndicats et des opposants. Aujourd’hui, elle semble pourtant moins contestée, à défaut d’être moins contestable, ce dont il est légitime de discuter : la méthode employée par l’actuel pouvoir a évité une part des erreurs du précédent quinquennat, particulièrement maladroit et malhonnête sur ses principes comme sur ses projets, faisant souvent passer des vessies pour des lanternes, au risque de discréditer toute parole politique près des électeurs et particulièrement de ceux qui étaient censés être les siens. Durant l’été, le gouvernement a travaillé, proposé et discuté avec les partenaires sociaux sans se les mettre à dos, mais en position de force et avec la ferme intention de ne pas être amené sur un terrain qu’il ne possédait pas : cette stratégie s’est avérée plutôt efficace, et elle a désarmé certaines oppositions syndicales qui ne pouvaient plus arguer du « mépris » de leur interlocuteur. Habile, le gouvernement a aussi profité d’une certaine lassitude d’un monde ouvrier de plus en plus désabusé qui se retrouve, aux yeux des médias et des observateurs, sans autres représentants politiques que les mouvements qualifiés de « populistes », qu’ils soient « insoumis » ou « frontistes », ces derniers semblant avoir déserté le terrain social pour en laisser l’exclusivité à M. Mélenchon…

Dans la rue, il risque bien de n’y avoir que peu d’ouvriers et beaucoup plus de fonctionnaires : cette représentation biaisée du monde du Travail n’est pas une bonne nouvelle car l’opinion publique risque bien de se laisser abuser, ne croyant voir en cette manifestation qu’une « confiscation » de la cause ouvrière par des militants professionnels et donnant ainsi raison à un gouvernement trop content d’avoir de tels adversaires, faciles à décrédibiliser. Les autres démonstrations, celles du 21 (à nouveau sous l’égide de la CGT) et du 23 septembre (derrière La France Insoumise), risquent aussi d’accréditer l’idée que le seul choix serait entre MM. Macron et Mélenchon, ce qui constitue, en somme, une impasse politique, l’un servant de faire-valoir à l’autre (et réciproquement), sans grand bénéfice pour les travailleurs, producteurs ou fonctionnaires, et occultant ainsi les vrais débats et les vrais enjeux de la réforme, les uns comme les autres dépassant pourtant la simple question du code du travail, devenu un symbole plus qu’autre chose…

Et pourtant, la question sociale mérite, encore et toujours, d’être posée ! Mais sa résolution, qui n’est jamais définitive, ne peut être le fait de M. Macron ni de M. Mélenchon, et, en République française, elle paraît bien insoluble comme l’ont montré les deux siècles qui nous séparent de la date maudite de 1791, véritable acte de naissance de la condition prolétarienne en France et acte de décès, dans le même temps, de toute protection sociale d’envergure du monde des producteurs et des travailleurs, manuels comme intellectuels. Bien sûr, l’on nous rétorquera que le décret d’Allarde et la loi Le Chapelier de cette année de la Révolution française n’ont plus cours mais leur esprit, lui, demeure et semble même triompher avec les temps contemporains et les principes développés par cette « libéralisation capitaliste » qui n’est rien d’autre que la prise du pouvoir par ce que d’aucuns pourraient nommer, un peu rapidement et sans nuance (mais pas sans un vaste fond de vérité) « la Bourgeoisie », celle-là même dont Charles Maurras, ici bien inspiré, expliquait qu’elle « ne comprend pas la question ouvrière, et cela, faute de la voir ».

Car les inquiétudes du monde du Travail sont bien réelles et, trop souvent, bien fondées : la mondialisation, si elle semble désormais en déclin (ce qui reste néanmoins à confirmer), joue plutôt contre les travailleurs français et contre les entreprises « de proximité », au risque d’aggraver le précariat et de fragiliser un peu plus le tissu social du pays, déjà bien détricoté au profit des grandes métropoles, ce processus renouant avec la logique terrible de « Paris et le désert français » évoqué jadis par Jean-François Gravier dans un livre homonyme célèbre paru en 1947. La loi du libre Marché est trop souvent celle du plus fort, et elle profite à cette oligarchie économique et financière qui raisonne selon cette effroyable logique franklinienne selon laquelle « le temps c’est de l’argent », formule terrible qui sacralise l’argent au détriment de cette humanité raisonnable qui nous conseille d’être attentif aux autres avant que de vouloir s’enrichir à leurs dépens, et à celui d’un monde désormais saturé de pollutions et d’objets jetables

L’on ne protégera pas le monde des travailleurs sans protéger le Travail comme une valeur plus importante et plus humaine que l’argent : l’exemple des SCOP dans lesquelles le directeur gagne moins du double du salaire des ouvriers de celles-ci, loin des folies (dignes d’un Don Salluste !) de certains grands patrons mercenaires, n’est pas à négliger, s’il n’est pas le seul à appliquer, comme le soulignent aussi les partisans d’un corporatisme rénové et adapté à notre temps. Mais, pour remettre de la mesure dans l’économie et préserver au mieux les intérêts des travailleurs, sans démagogie ni déni des réalités économiques et budgétaires, encore faut-il un État politique digne de ce nom qui n’oublie pas que son premier rôle social est de protéger ceux qui, de naissance ou d’adoption, sont ses administrés et, plus encore, ses citoyens. Et, puisque la République se confond trop avec l’oligarchie qui la dirige ou la manipule, il faudra bien poser la question institutionnelle de la magistrature suprême de l’État susceptible de pouvoir, par statut et par devoir, incarner la justice sociale : au regard de l’histoire de notre pays, il semble bien que ce soit la Monarchie qui réponde le mieux aux exigences à la fois politiques et sociales d’un monde du Travail aujourd’hui déboussolé et divisé…

Jean-Philippe Chauvin

La République oublie les ouvriers français :

Doit-on parler de la question ouvrière en 2017 ? Elle a été, en tout cas (et malgré la médiatisation tardive de la résistance des ouvriers de Whirlpool à la délocalisation de leur usine en Pologne), l’une des grandes absentes du débat présidentiel, comme si elle n’était qu’une annexe mineure des débats économiques et sociaux, et qu’elle n’avait plus de sens sur la scène politique française. Il est vrai que les ouvriers ne représentent plus « que » 5 millions de personnes environ, et que leur nombre s’effrite chaque année un peu plus devant l’avancée de la robotisation, les délocalisations (et la Bretagne n’en a pas été épargnée) et la poussée permanente de la tertiarisation des sociétés. Le monde paysan a connu le même processus de déperdition numérique et d’effacement de sa visibilité aux yeux de nos contemporains depuis plus d’un siècle, processus accéléré par les fameuses « Trente Glorieuses » et le triomphe de la société de consommation depuis les années 1960 en France comme dans le reste de l’Europe. Aujourd’hui, les ouvriers sont quasiment effacés de la représentation médiatique de notre société contemporaine, et l’éclat de rire des chroniqueurs de M. Ruquier devant le candidat d’extrême-gauche Philippe Poutou, un authentique ouvrier industriel, signifiait, d’une certaine manière, le congé que la Gauche donne désormais à une classe productrice manuelle qu’elle ne veut plus reconnaître en France, si ce n’est comme une masse pourvoyeuse de votes populistes… L’ouvrier français n’est-il pas, effectivement, la « mauvaise conscience » d’une Gauche qui, jadis ouvriériste, a préféré les sirènes de l’altérité lointaine ou exotique à la défense et pérennisation d’une classe de travailleurs un peu trop proches et parfois attachés à des traditions qui leur donnaient « corps et sens » dans une société qui « du passé fait table rase » ?

 

Pourtant, même si l’élection présidentielle apparaît déjà lointaine et que s’amorce la réforme du code du travail (et sa contestation), il y aurait de quoi débattre et proposer sur les conditions de formation, d’accès à l’emploi ou des pratiques et calendrier de travail, voire sur le cadre industriel ou sur l’organisation des chantiers, etc. Sans oublier les questions salariale et de la pénibilité du travail dans certains secteurs d’activité (industrie, bâtiment, etc.), et celle de la santé des ouvriers, dont l’espérance de vie générale serait de sept ans moins élevée que celle des cadres ou des enseignants, tandis que leur espérance de vie sans incapacité majeure ou « en bonne santé » (trop peu évoquée et pourtant beaucoup plus significative) serait encore plus éloignée de celle des salariés du tertiaire…

 

Souvent, la question ouvrière n’est abordée qu’au moment des fermetures d’usines, quand il est déjà trop tard pour sauver les emplois eux-mêmes, et sous l’angle d’une désindustrialisation qui serait dans le cours du temps et dans la logique de la mondialisation, et contre laquelle certains nous expliquent doctement qu’il est inutile de lutter… Les ouvriers sont les grands sacrifiés de la mondialisation, et ce n’est pas seulement vrai en France ! La condition ouvrière dans les pays ateliers d’Asie ou d’ailleurs n’a rien à envier à celle que décrivaient Zola, London et Simone Weil en leurs temps respectifs… Et celle des ouvriers français de 2017 est désormais fort dépendante des intérêts et des spéculations de quelques financiers ou actionnaires qui ne laissent s’installer les unités de production que là où ils seront sûrs de faire les meilleurs bénéfices, sans trop regarder au sort de ceux qui leur permettront ces dividendes de plus en plus souvent fruits d’une exploitation brutale des travailleurs locaux.

 

Alors, que faire ? Doit-on se résoudre à l’abandon des classes ouvrières françaises pour complaire aux investisseurs ? Doit-on s’empêcher de penser aux améliorations possibles des conditions de travail en France ? Sûrement pas ! Et le vieux royaliste social que je suis espère bien que la question ouvrière ne sera pas vue sous un angle seulement économiste ou compassionnel mais qu’elle sera posée dans des termes de mieux-être au travail, de qualité et d’intégration dans les nouveaux équilibres écologiques et sanitaires, ne serait-ce que pour permettre aux ouvriers d’usine comme du bâtiment (entres autres) d’espérer vivre mieux et plus longtemps au regard des chiffres d’aujourd’hui, y compris après la période professionnelle.

 

Non, la question ouvrière, qui peut se décliner en multiples questions professionnelles, productives et sanitaires, ne doit pas être négligée ! Sans doute faudra-t-il la rappeler régulièrement au président Macron et aux hommes politiques qui ont tendance à ne voir que les chiffres et à oublier ceux, les ouvriers, qui leur donnent de la consistance par leur rude travail quotidien.

 

Dans l’histoire, et sauf quelques notables exceptions comme celle du Front Populaire (avec les erreurs, voire les fautes de celui-ci dont les conséquences se firent sur le long terme et au dépens de la France comme de ses travailleurs) mais aussi de l’époque gaullienne, la République n’a guère eu beaucoup d’égards envers les ouvriers, préférant les fusiller en 1848 à Paris comme en 1908 à Draveil, puis les matraquer ensuite avant que de les juger et condamner ces dernières années pour mieux décourager toute colère et toute contestation ouvrières.

 

En ouvrant une ancienne brochure royaliste des années 1900, je tombe sur ces quelques phrases auxquelles j’avoue souscrire entièrement, en attendant mieux encore par l’action politique et la conquête sociale : « Les intérêts du Roi et de la classe ouvrière sont confondus. Le Roi exilé, c’est la classe ouvrière maintenue dans la servitude ; le Roi sur le Trône, c’est l’abolition du prolétariat, c’est le droit de cité restitué à la classe ouvrière ». Oui, le droit de cité, le droit de se faire entendre et respecter par les forces financières et industrielles, et celui d’être écoutée et, éventuellement et autant que faire se peut, soutenue par une classe politique qui, aujourd’hui, préfère parler de « valeurs de la République » mythiques plutôt que de préserver les intérêts concrets des ouvriers, ceux d’ici et de maintenant.

 

Puisque la République ne veut pas assurer la défense ouvrière française, il faudra bien que les royalistes, sociaux par nature, assument avec d’autres (qu’ils soient de droite ou de gauche, des marges ou des centres, syndicalistes ou indépendants), cette régence-là, en préparant le recours à cette Monarchie qui, pour s’enraciner, se devra d’être sociale et politique à la fois, juste et forte, protectrice et fédératrice. En un mot : royale !

Jean-Philippe Chauvin

 

Quand le cynisme des puissants entraîne la mort de nos emplois : le cas de GM&S Industry, à La Souterraine :

La situation sociale en France est explosive, et ce n’est pas forcément une simple image : dans la Creuse, à La Souterraine, les salariés de l’équipementier automobile GM&S Industry menacent de faire sauter leur usine si les constructeurs, et en particulier Renault, ne s’engagent pas pour maintenir un volume de commandes suffisant pour pérenniser l’entreprise et les emplois. En fait, ce n’est pas la première fois que des ouvriers menacés de licenciement utilisent cette méthode, certes rude mais souvent seul moyen pour faire entendre leur désespoir et leurs revendications près d’une République plus intéressée par les dividendes attendus de la mondialisation et, parfois, par ceux des actionnaires (« un fonds de commerce électoral », selon un politologue, non par le nombre mais par leurs « dons » aux partis politiques), que par le maintien d’emplois considérés comme « inadaptés » à la nouvelle Division internationale des processus productifs qui tend à transformer la France en un pays de « services » sans industries… La même thématique mondialisatrice, que je qualifierai de « fataliste », nourrissait le discours de M. Macron devant les ouvriers de Whirlpool, déjà oubliés par les politiciens en quête de succès électoraux quand il vaudrait mieux quelques réussites économiques pour pousser quelques avancées sociales aujourd’hui bien nécessaires au moral public du pays et de ses travailleurs.

Ce qui est particulièrement choquant dans cette nouvelle affaire, c’est que, selon le négociateur de crise et gestionnaire de transition, le site est parfaitement viable, mais c’est Renault qui semble bloquer toute possibilité de pérennisation de l’activité, sans doute parce que M. Ghosn, patron payé grassement et de façon démesurée au regard de la manière dont il traite les salariés de son groupe, cherche toujours la meilleure profitabilité pour les actionnaires et non pour les ouvriers : son cynisme de grand féodal libéral est une mauvaise nouvelle pour qui est soucieux de justice sociale, mais il est la coqueluche des milieux financiers et des classes dominantes « asociales ». Certains trouveront mon propos exagéré ? Ce qui l’est, réellement, c’est l’indécence sous couvert de stratégie économique de certains grands capitaines d’industrie qui négligent les devoirs sociaux de leur situation avantageuse !

La fermeture définitive de cette usine entraînerait la disparition de 280 emplois directs mais, selon le premier adjoint à la mairie de La Souterraine et président de la communauté de communes de l’Ouest creusois, M. Lejeune, dans un entretien cité par Le Figaro sur son site électronique, et il ajoute : « A l’échelle de la communauté, sur un bassin de 25.000 emplois, ce sont 800 personnes qui sont concernées indirectement. (…) Il faut bien être conscient que si les salariés se retrouvent au chômage, compte tenu de leur compétence et de la place de l’industrie automobile dans les alentours, on ne pourra rien leur proposer comme emploi similaire ».

Alors, peut-on laisser faire sans réagir ? Dans la logique libérale actuelle ne sont prévues, en général, que quelques indemnités pour les salariés et des propositions de travail pas toujours adaptées ni aux travailleurs ni au bassin d’emplois local. C’est, évidemment, peu satisfaisant pour les premiers concernés, et cela risque d’aggraver un peu plus la fracture territoriale qui se traduit par une colère de moins en moins sourde et, au contraire, fort bruyante des personnes lors des élections générales.

Si le rôle de l’État n’est pas de tout faire ni de produire par lui-même, il a néanmoins le devoir d’assurer le maintien et le développement des activités productives prioritairement nécessaires au pays, et de préserver les conditions d’une bonne répartition des revenus entre les différentes catégories professionnelles selon leur qualité et leur quantité de travail. La justice sociale ne doit pas être une option dans la politique économique de notre nation mais bien une obligation morale et politique tout à la fois, qui doit motiver l’État et ceux qui l’incarnent et le servent. Il n’est pas certain que la République, trop souvent serve de l’Argent et de sa logique impitoyable, soit le régime le plus approprié pour imposer aux féodalités financières et économiques cette élémentaire et nécessaire justice sociale : quand la Monarchie n’hésite pas à emprisonner Fouquet, la République, elle, s’incline trop souvent devant Mammon

Jean-Philippe Chauvin