Royalisme social

Non au report de l’âge légal de retraite.

Le report de l’âge légal de départ à la retraite à 64 ans, annoncé mardi soir par Mme Borne, n’est qu’une étape avant un report vers un âge encore plus élevé, comme le suggèrent déjà les journalistes économiques sur les ondes radiophoniques, en attendant qu’ils l’écrivent, une fois de plus et noir sur blanc, dans leurs éditoriaux des jours prochains. Déjà, la scénographie syndicale se prépare, à grands renforts de manifestations, de slogans, de calicots couleur fluo, et la Gauche, celle-là même qui a préparé les 43 ans de cotisation pour avoir une retraite à taux plein (réforme Touraine, sous le quinquennat de M. Hollande), monte sur ses grands chevaux, son amnésie en bandoulière et son hypocrisie en oriflamme : triste spectacle d’un pays légal qui dévalorise la parole politique pour quelques pourboires électoraux. J’avoue avoir plus d’estime pour un Laurent Berger, syndicaliste dont je ne partage pas forcément les préjugés et les timidités dans l’action, que pour un Olivier Faure, apparatchik d’un parti sans colonne vertébrale et sans honneur, mais je ne méconnais pas non plus les insuffisances et la démagogie de syndicats qui, trop souvent, ont été les supplétifs d’un système socio-économique qu’ils partageaient avec les classes gouvernantes tout en faisant semblant de le contester. Dès les années 1900-1920, Georges Valois, promoteur d’un débat prometteur mais inachevé entre les syndicalistes ouvriers et les royalistes sociaux (1), dénonçait les faux-semblants d’un syndicalisme devenu quasiment officiel et régimiste au risque de s’interdire de repenser les bases du Travail et les conditions de son organisation. Il en est ainsi aujourd’hui, et c’est fort regrettable. Cela signifie-t-il qu’il faille se détourner totalement des syndicats et de leurs initiatives quand le combat social s’engage ? Non, je ne le pense pas, et je suis partisan d’un certain pragmatisme politique en ce domaine.

Soyons clair : je refuse toute démagogie, et toute contestation, si elle veut être crédible, doit être argumentée et, mieux encore, constructive. Dans le combat qui s’engage à nouveau, plus encore que les slogans, ce sont les propositions qui pourront crédibiliser l’opposition au report de l’âge de départ à la retraite, et il ne sera pas inutile de les porter, d’une manière ou d’une autre, au sein des cortèges syndicaux ou des coordinations professionnelles (un journaliste les qualifiait l’autre jour de « corporatives », ce qui n’est pas totalement faux au regard de la définition même de ce qu’était une corporation…), ou dans les discussions et débats que ne manqueront pas de soulever les projets de Mme Borne.

Les syndicats seront-ils ainsi capables de motiver une contestation qui soit capable d’aller au-delà d’elle-même ? Leurs échecs récents et leur perte de crédit dans le monde du Travail lui-même peuvent nous inciter à la prudence, et il faudra sans doute, non se passer d’eux complètement mais savoir les « déborder » : non par l’outrance mais par l’espérance (2) ; par la force des convictions et celle des propositions. C’est ce que je vais essayer d’initier ici, en tant que royaliste social soucieux de réfléchir aux conditions nécessaires à l’équilibre, à la justice et à l’avenir de la société française dans laquelle s’inscrit, en priorité, ma pensée et mon action.

Le refus d’un report de l’âge légal de départ à la retraite au-delà de 62 ans (limite qui, en soi, n’est pas inamovible, et qui peut elle-même, et selon les métiers et leurs contraintes, être discutée « à la baisse ») s’entend en priorité pour les professions liées au travail d’usine, du bâtiment, de la terre et du soin médical (entre autres, la liste précédente n’étant pas exhaustive), et à celles qui exposent au péril physique (fonctions de secours et de lutte contre le feu et les catastrophes, maintien de la sécurité publique, etc.). Ce refus ne doit pas, pour autant, prendre la forme d’une interdiction : qui veut poursuivre son activité professionnelle au-delà de l’âge légal de départ à la retraite doit, après examen médical et entretien de motivation dans certains cas, pouvoir le faire et être assuré d’être accepté au sein de l’entreprise ou de l’organisme d’origine, ce qui n’est pas toujours le cas aujourd’hui, d’ailleurs. Mais obliger des travailleurs à poursuivre leur activité professionnelle au-delà de leurs propres limites physiques et mentales parce que la loi y oblige en âge ou en trimestres travaillés, voilà qui paraît bien peu social et qui risque, à rebours de toute velléité d’amélioration des conditions de travail et de vie, d’amplifier le sentiment d’amertume et de ressentiment qui, désormais, semble parcourir la société toute entière, de part en part. Si les conditions de « l’acceptabilité sociale » ne sont plus réunies, il est fort à parier que le mal-être sensible aujourd’hui dans notre pays n’en sera que plus fort et, à terme, plus dangereux pour l’unité même de la nation : les risques d’une « sécession multiple » des catégories les plus affectées par la conjoncture économique actuelle et par des mesures gouvernementales déconnectées des réalités sociales humaines sont bien réelles, et le soulèvement des Gilets jaunes de l’automne 2018 nous rappelle que l’injustice sociale, quand elle est trop criante, porte en elle la révolte comme la nuée porte l’orage, peut-on affirmer en plagiant Jaurès (3).


(à suivre)






Notes : (1) : Georges Valois eut un parcours politique et idéologique complexe, mais sa période royaliste (qui dura tout de même plus de vingt ans, jusqu’à sa rupture brutale avec l’Action Française en 1926…) fut d’une grande densité intellectuelle et d’une richesse conceptuelle et pratique sur laquelle il n’est pas interdit de se pencher et de réfléchir.

(2) : L’outrance se marque souvent par un activisme désordonné qui vise à déstabiliser le Pouvoir sans s’assurer de ce qui pourrait suivre quand l’espérance, elle, s’inscrit dans le temps long et cherche à fonder un nouveau rapport de forces ou, mieux encore, un nouvel ordre des choses, le premier visant, en fait, à promouvoir le second.

(3) : Le socialiste Jean Jaurès, lors d’un déplacement à Lyon le 25 juillet 1914, quelques jours avant d’être assassiné, déclare dans un discours resté célèbre (autant que lettre morte, d’ailleurs) : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage ! ». Une semaine après, la Grande Guerre faisait ses premières victimes…





Jean-Philippe Chauvin, royaliste social.

La retraite à 65 ans, une nouvelle injustice sociale.

Reculer l’âge d’un repos bien mérité pour les ouvriers et les employés à 65 ans (en attendant 67, comme nous le promet Edouard Philippe ?), c’est une nouvelle injustice sociale !!

Les débuts d’année sont l’occasion de diverses cérémonies de vœux plus ou moins sincères et, souvent, très politiques quand il s’agit de ceux des ministres et de leur président, ainsi que de leurs opposants. 2023 n’a donc pas dérogé à la règle, et le locataire de l’Elysée en a profité pour lancer, véritablement, le coup d’envoi d’une rentrée sociale qui pourrait s’avérer tumultueuse si l’on en croit les devins médiatiques. Il est vrai que la question des retraites est, depuis longtemps, beaucoup plus inflammable que nombre d’autres sujets sociaux : sans doute parce qu’elle touche, concrètement, à l’espérance d’une vie tranquille « après l’emploi » et que, pour nombre de nos concitoyens, l’entrée dans cette période post-professionnelle est vécue comme une forme de libération du temps et des efforts obligatoires et salariés. Il suffit de discuter avec des ouvriers de l’automobile encore en activité ou avec des travailleurs du bâtiment pour constater aussi que, l’âge venant et les rides se creusant, les corps et les esprits s’épuisent, irrémédiablement, et que, désormais, ce n’est plus le travail lui-même qui peut motiver, mais la fin de celui-ci et l’aspiration au repos, souvent qualifié (à raison, la plupart du temps) de « bien mérité ». De plus, les ouvriers de chantier ou d’usine ont commencé leur carrière encore adolescents, et, malgré cela, avec les promesses de report de l’âge légal de départ à la retraite, ils voient ce dernier comme une ligne d’horizon qui paraît reculer toujours, au nom d’un équilibre financier évoqué par les mêmes technocrates qui, depuis près de 50 ans, ont mené le pays à la faillite par l’endettement public inconsidéré, au déclin productif par la désindustrialisation et à la démotivation entrepreneuriale par une pression fiscale toujours plus exagérée… Ainsi, ceux qui ont échoué dans leur tâche de service public gouvernemental et qui, après quelques années à la tête d’un ministère, s’en vont pantoufler dans les conseils d’administration de grandes sociétés, souvent étrangères (!), soutiennent leurs successeurs qui, les sourcils froncés et l’arrogance à peine retenue, annoncent aux travailleurs du bitume et de l’acier, aux ambulanciers et aux infirmiers d’une Santé devenue fragile, aux caissières et aux femmes de ménage du petit matin ou du soir (quand les bureaux sont vides ou les immeubles déserts), à ceux des arrière-salles et des cuisines…, qu’ils devront travailler plus longtemps avant d’avoir le droit de disposer de leur temps de vie, de ces quelques années qui précédent la mort et que tous espèrent néanmoins les plus heureuses possible…

Depuis des années que les gouvernements de notre pays militent pour reculer l’âge de rentrée dans le temps de la retraite, la question de la pénibilité est toujours abordée sans jamais être vraiment réglée, et j’entends et je lis, dans des médias qui se veulent économiques à défaut d’être sociaux, que cette question est accessoire, et, même, qu’elle ne devrait pas être posée. Certains considèrent que tout cela relèverait d’une « usine à gaz » coûteuse et peu efficace quand d’autres, dans la même veine, y voient une sorte de rupture d’égalité ! Ce dernier raisonnement étant le même que celui avancé ces jours derniers (1) par la Cour européenne des droits de l’homme qui a condamné la Roumanie pour discrimination « pour ne pas avoir, par le passé, autorisé les femmes à travailler aussi longtemps que les hommes dans la fonction publique. (…) A l’époque (2018), l’âge de départ à la retraite des hommes était fixé à 65 ans dans la fonction publique, mais à 60 ans pour les femmes. La législation a désormais changé et les fonctionnaires hommes et femmes peuvent partir à la retraite au même âge. » (2) En fait, cette « égalité » ne fonctionne que dans un seul sens, celui de l’élévation de l’âge de la retraite : désormais, en Roumanie, pour rétablir l’égalité entre les sexes, l’âge de départ à la retraite augmente chaque année de trois mois pour atteindre, en 2030, 63 ans pour les femmes… Un homme qui souhaiterait partir à moins de 65 ans en se référant à l’âge légal de départ pour les femmes, ne peut, évidemment, pas le faire et, s’il s’en plaignait devant cette Cour européenne des droits de l’homme, serait sans nul doute débouté…

Pour en revenir à la question de la pénibilité, et au regard des expériences passées, je doute qu’elle soit vraiment prise en compte, si ce n’est à la marge pour quelques cas de figure emblématiques. D’ailleurs, le gouvernement est discret sur ce sujet car il a calculé que, s’il mettait vraiment en pratique l’intégration de la pénibilité dans le système même des retraites (autant pour la question de l’âge de départ que pour le nombre de trimestres travaillés, et pour les compensations liées à cette pénibilité reconnue), sa réforme ne permettrait aucune des économies qu’elle est censée permettre…

Pour autant, faut-il se contenter d’une situation aujourd’hui peu satisfaisante sur le plan de l’équilibre des comptes actuels et à venir, et qui autorise encore trop d’injustices, particulièrement pour les travailleurs de longue durée, les précaires mais aussi les entrepreneurs, commerçants ou exploitants agricoles, dont un grand nombre, au regard des difficultés économiques qu’ils ont pu rencontrer dans leurs carrières respectives, se retrouvent avec des pensions peu compatibles avec la décence sociale minimale ? Le système des retraites par répartition, seul, peut-il répondre à toutes les situations et aux perspectives d’avenir ? Sans doute pas. Il n’est pas interdit, alors, de penser à une nouvelle organisation et à de nouvelles formes de solidarités intergénérationnelles (et pas dans un seul sens, d’ailleurs) et socioprofessionnelles. Un certain nombre de professions disposent déjà d’une sorte de « patrimoine corporatif » qui leur est propre (et sur lequel l’Etat aimerait bien mettre la main…) et qui assure une meilleure gestion des fonds consacrés à la rétribution de leurs anciens. Cette organisation « corporative » de quelques métiers et de leurs membres ne pourrait-elle pas servir de base de réflexion à nos politiques pour sortir de l’impasse insécurisée d’un report permanent de l’âge de départ à la retraite ? Ce n’est qu’une piste, et d’autres sont aussi empruntables, de nature démographique ou socio-économique. Mais ce n’est sûrement pas en restant dans les ornières du conformisme économique contemporain dans lesquelles la République glisse depuis tant de décennies que la France pourra assurer à ses anciens la dignité du travail reconnu et le repos dû à ceux qui ont participé activement, en leur temps, à la fortune française…






Notes : (1) : mardi 20 décembre 2022.

(2) : Le Figaro avec AFP, 20 décembre 2022 (sur la toile).


Réponses aux objections sur le corporatisme :

0:34 – Le corporatisme est un système obsolète qui a fait son temps et qui a fini par se scléroser expliquant sa suppression !
5:09 – Réinstaurer un régime corporatif en France à ce jour est totalement utopique !
9:58 – Les corporations risqueraient au fil du temps de favoriser essentiellement leurs intérêts privés au détriment du Bien commun.
11:31 – Le régime corporatif n’a-t-il pas été celui des régimes totalitaires du XXè siècle ?
12:40 – Le corporatisme aujourd’hui n’a plus de raison d’être, car le syndicalisme se suffit à lui-même pour l’épanouissement et la défense des travailleurs, des métiers et de l’industrie.
17:51 – Le régime corporatif ne s’oppose-t-il pas à l’industrie ?

Livre « Le Corporatisme » disponible ici
Livre « Histoire des libertés sociales » disponible ici
Livre « Corporations et corporatisme » disponible ici

La retraite à 65 ans, avant celle à 67 ?

Les débats sur les retraites sont relancés et les hostilités sociales et politiques à nouveau engagées sur ce terrain délicat autant pour tout gouvernement que pour les organisations syndicales et les acteurs sociaux. Et là encore, la République actuelle se retrouve prisonnière de ses propres principes et de ses contradictions institutionnelles, montrant au passage son incapacité systémique à résoudre efficacement et justement la question sociale, jamais résolue (c’est une question éternellement renouvelée, en fait, de génération en génération…) mais question qu’il convient de prendre en compte pour éviter les deux maux extrêmes de l’injustice et de l’inefficacité.

Madame Borne, Premier ministre de son état, issue de la Gauche socialiste, s’avère être en première ligne (un propos sans doute à nuancer si le Président, comme il le fait ce dimanche dans Le Parisien, s’engage à son tour sur ce terrain pourtant périlleux pour lui) et dévoile, avant de l’officialiser le 15 décembre prochain, la réforme des retraites voulue et pensée officiellement par le Président de la République, sous le contrôle peu discret de la Commission européenne qui, régulièrement, appelle la France à « faire les réformes nécessaires » : cette dernière formule toute faite désigne en réalité les exigences de cette Union européenne si peu sociale que cela en est gênant, en particulier pour ceux qui pensent en termes de justice sociale et de bien commun (l’un étant peu dissociable de l’autre).

Quelques remarques préliminaires : la date choisie est-elle l’effet du hasard, ainsi posée à dix jours de la Nativité ? J’ai du mal à le croire, évidemment, et j’y vois, sinon une forme de provocation, du moins une tentative, peu fine, de profiter du relâchement programmé des fêtes pour passer en force sur un sujet clivant et particulièrement explosif. Bien sûr, nombre de débats, de tribunes, de colloques, voire de contestations, ont déjà eu lieu, et il serait faux de parler de nouveauté ou de surprise à la lecture des intentions et projets gouvernementaux. Durant la campagne présidentielle elle-même, le Président alors candidat à sa réélection a bien annoncé la couleur : le report de l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans et, entre les deux tours, à 64 ans (mais avec l’objectif final de … 65 ans !). Qui n’était pas au courant qu’une fois réélu, il chercherait à tenir sa promesse de campagne en arguant qu’une majorité des électeurs avaient, dans le même temps que sa personne, avalisée cette mesure annoncée ? Personne n’a été pris en traître, pourra-t-il affirmer ! Certains diront qu’il néglige le fait que nombre de ses électeurs l’ont été juste de manière occasionnelle, pour écarter l’autre candidat, mais eux semblent oublier, ou méconnaître, que l’élection est, en plagiant Clemenceau à propos de la Révolution française, « un bloc »…

L’argument classique du gouvernement et des libéraux est de souligner le risque d’une sorte de faillite et de disparition du système de la retraite par répartition si les comptes ne sont pas consolidés : il est tout à fait vrai que le coût du financement des retraites ne cesse d’augmenter, du fait de l’élévation (heureuse) de l’espérance de vie des Français, de la baisse (moins heureuse et plutôt malvenue aujourd’hui) de la natalité et, donc, de la proportion trop faible désormais de personnes en activité professionnelle abondant les caisses des retraites (1,6 cotisant environ pour 1 retraité quand c’était 4 pour 1 après la Seconde Guerre mondiale) mais aussi d’un taux de chômage qui reste encore préoccupant quand, de plus, les emplois précaires (donc rapportant beaucoup moins aux finances de l’État) sont en nette augmentation, confortant une sorte de précariat désormais constitutif de notre économie contemporaine nationale. Aussi, aborder la question des retraites sous le seul angle d’une mesure d’âge et, en l’occurrence, du report de l’âge de départ à la retraite, est une erreur flagrante pour tout État digne de ce nom : il n’y a donc pas une, mais un ensemble de réponses et de propositions qu’il faut penser, valoriser et pratiquer, sans oublier la complexité des nécessités, des activités et des vœux de la société française et de ses éléments.

Pour en revenir au report de l’âge de la retraite à 65 ans, il n’est qu’une étape avant un report à 67 ans, mesure préconisée depuis 2011 par la Commission européenne et qui a déjà été étendue (ou en voie de l’être) à nombre de pays de l’Union européenne, en particulier (au-delà de l’Allemagne promotrice de cette politique et à l’origine de la préconisation de l’UE) à ceux sur lesquels ladite Commission pouvait faire pression en raison de leurs difficultés économiques et de leur dépendance au système monétaire européen, c’est-à-dire à l’euro, « monnaie unique » aux règles parfois iniques : la Grèce, l’Italie par exemple, le Portugal étant sur la même voie avec une retraite à 66 ans et 7 mois. D’autres pays, ceux-là considérés comme « riches », ont déjà mis cette mesure en place : l’Allemagne déjà évoquée, le Danemark, quand les Pays-Bas sont à 66 ans et 7 mois, mais les raisons ne sont pas liées aux difficultés économiques mais bien plutôt aux problèmes démographiques de renouvellement de la population active et à une culture protestante plus « franklinienne ». En tout cas, la majorité des États de l’Union européenne ont déjà adopté (ou sont restés à) un départ à la retraite à 65 ans, sachant que, là encore, la Commission européenne prévoit que ce n’est qu’une mesure d’étape et non une décision définitive !

Certains m’accuseront d’exagérer, j’en suis bien certain, et évoqueront un pessimisme social sans fondement. Alors, évoquons, en historien du « social », le cas si révélateur de la Pologne, pour illustrer mon propos précédent. En 2012, pour suivre les recommandations de la Commission, le gouvernement libéral de Donald Tusk a reculé l’âge de départ à la retraite à 67 ans (elle était fixée auparavant à 65 ans, comme le veut M. Macron aujourd’hui pour la France), en une réforme fort impopulaire dans un pays qui avait, contrairement à tant d’autres en Europe, échappé aux effets de la crise de 2008. Cela provoqua un très fort mécontentement des Polonais et entraîna bientôt le retour des conservateurs-catholiques au pouvoir qui, en 2017, ramenèrent l’âge de départ à la retraite à 65 ans pour les hommes et à 60 ans pour les femmes ! Donald Tusk, lui, fut recyclé dès 2014 (et jusqu’en 2019) par les instances de l’Union à la présidence du Conseil européen, sans doute en remerciement des services rendus à la « cause »… Mais quand la Pologne « revint en arrière » (selon l’expression en cours dans les couloirs de la Commission européenne), elle dût faire face à une véritable offensive de l’UE contre sa nouvelle réforme des retraites, avec deux arguments « européens » qui se voulaient alors définitifs : d’une part, cette réforme allait entraîner un effondrement de l’économie polonaise (effondrement qui, en fait, n’eut pas lieu…) ; d’autre part, elle contrevenait à l’égalité hommes-femmes en permettant à celles-ci de partir 5 ans avant les hommes, et l’UE commença d’évoquer des sanctions contre la Pologne pour cette dernière raison jugée discriminatoire, du moins jusqu’au moment où l’Autriche fit remarquer qu’elle aussi avait mise en place cette mesure « inégalitaire » ! La Commission européenne, vaincue, se contenta alors de grommeler sans insister mais en cherchant à discréditer cette mesure en l’accusant de… renvoyer les femmes à la maison !

Cet exemple, peu évoqué par les médias français et européens, montre en fait les véritables intentions de la Commission européenne et celles qui animent, sans doute, la plupart des ministres européistes français et leur président, « européiste en chef ». En s’opposant aujourd’hui en France au passage de l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans, on s’oppose en fait à la retraite légale à 67 ans voulue par la Commission.




Jean-Philippe Chauvin

La Monarchie royale, forcément sociale.

Et si la Monarchie royale était ré-instaurée ? Bien sûr, cette situation semble relever, à ce jour, de l’hypothétique, mais cela ne préjuge en rien de la possibilité monarchique pour les prochaines années ou décennies. Il me semble d’ailleurs que, en l’évoquant, cela permet de la rendre plus compréhensible à ceux qui, pour l’heure, n’en connaissent rien d’autre que ce que les manuels scolaires d’histoire en disent ou, trop souvent, en médisent… En tout cas, il paraît nécessaire, autant que « faire la Monarchie », de la penser et d’en tracer les grands axes d’action et de projection. L’article ci-dessous porte ainsi sur la Monarchie sociale et sur ses raisons comme sur ses capacités propres.



La Monarchie française est éminemment sociale, ou a le devoir impérieux de l’être, ne serait-ce que pour légitimer sa nécessité et son autorité : c’est un élément que je ne cesse de mettre en avant, suscitant parfois une certaine circonspection de la part de mes contradicteurs mais aussi parfois des sympathisants monarchistes eux-mêmes…
 
Sans doute faut-il expliquer ce point de vue, et l’approfondir sans cesse, au regard de l’actualité, malheureusement cruelle aujourd’hui envers ceux qui travaillent ou qui cherchent un emploi : si la Monarchie n’est pas un remède miracle, elle est le régime qui peut permettre, avant tout, de garantir la justice sociale et de ne pas abandonner ceux qui souffrent d’une crise (en fait, d’un processus de mondialisation…) dont ils ne sont guère, en tant que tels, responsables !
 
L’indépendance de l’institution royale, de par le fait que la naissance ne doit rien à la fortune, lui donne l’occasion (qui est, en fait, un devoir) de parler au-dessus des simples intérêts privés, y compris des plus riches, que ceux-ci soient des individus ou des sociétés privées. Un Louis XIV n’hésita pas, en son temps, à embastiller Nicolas Fouquet, l’homme le plus riche du royaume, sans doute plus comme un rappel que l’Argent ne faisait pas le bonheur et, en tout cas, ne commandait pas à l’État royal en France, que comme le règlement d’une simple affaire de corruption…
 
De plus, le Roi n’est pas le représentant des classes dominantes (une sorte de suzerain capitaliste, en somme) mais un souverain qui s’impose à tous et encore plus à ceux qui possèdent, et qui a le devoir de n’oublier personne dans son souci politique. S’imposer ne veut pas dire être un dictateur qui terroriserait les riches et flatterait les autres, mais simplement rappeler à tous que l’État n’est pas « une place à prendre » mais un pays à servir, au-delà des différences et des libertés particulières qu’il faut organiser, ou plutôt laisser s’organiser dans le respect des équilibres sociaux et de la justice nécessaire à toute œuvre sociale. Dans un monde où l’Argent a pris une telle importance, cela ne sera sans doute pas facile mais la Monarchie a ainsi quelques atouts et il serait dommage pour le pays de ne pas les utiliser… L’indépendance royale, certes menacée par les jeux des groupes de pression financiers dans cette mondialisation qui cherchera à fragiliser l’État politique, est un levier important dans la capacité de l’État et de son gouvernement, quelle qu’en soit la couleur électorale, à faire accepter les réformes à ceux qui, d’ordinaire, cherchent à s’en abstraire ou à en fuir les conséquences quand elles ne leur conviennent pas. Mais la Monarchie n’oublie pas de permettre à tous, y compris les groupes de pression, de s’exprimer et de proposer, voire de contester : néanmoins, c’est bien aussi la Monarchie qui arbitre et préserve l’État et l’intérêt commun, tout en laissant le gouvernement faire son travail et œuvrer au quotidien.
 
La Monarchie active « à la française », de par son rôle majeur (sans être omnipotent ni même omniprésent) d’arbitrage politique et  de protecteur social, marque son territoire d’action par sa capacité de décision dans quelques grands domaines, ceux que l’on nomme régaliens (ce qui, d’ailleurs et même en République, veut dire … « royaux » !) : la grande finance, la diplomatie et les affaires militaires, et la garantie de « la protection de tous », en particulier sociale.
 
Si la Monarchie instaurée (le plus tôt sera le mieux !) veut s’enraciner sans se renier, il lui faudra assurer et assumer son rôle éminemment social : dans un monde incertain, face à une mondialisation menaçante, elle doit tracer un sillon social profond en rappelant aux puissants d’aujourd’hui, d’ici comme d’ailleurs, que toute politique crédible et efficace passe par la prise en compte des populations et par le souci de préserver la justice sociale, ciment des sociétés et facteur d’unité nationale. Il lui faudra aussi lancer le grand chantier d’une nouvelle organisation sociale, par le biais d’un syndicalisme vertical qui prenne en compte, dans ses structures, tous les échelons de la hiérarchie, et par la mise en place d’espaces de réflexion et de décision, voire de redistribution dans certains cas (intéressement, actionnariat salarial ou populaire, patrimoine « corporatif », etc.), espaces qui réunissent tous les acteurs de l’activité économique locale, communale, régionale ou nationale, y compris en y intégrant des acteurs extérieurs et étrangers (mais qui ne devront pas avoir vocation à diriger ce qui doit rester aux mains des producteurs locaux) comme les investisseurs ou les représentants des institutions internationales (ceux de l’Union européenne, par exemple) ayant une part dans l’activité économique concernée.
 
A l’heure où la République tremble devant les oukases de la Commission européenne et les injonctions d’un Marché devenu incontrôlable, il est temps d’en appeler, fortement, à l’instauration d’une Monarchie sociale pour la France, non par caprice ou utopie, mais par réalisme et nécessité !
 
C’est, d’ailleurs, sur le terrain social, que le royalisme a, aujourd’hui, le plus de chances de faire entendre sa « musique particulière », au travers de la contestation des mesures antisociales de cette « Europe-là » et de cette République (aujourd’hui macronienne après avoir été hollandaise et sarkozienne) si oublieuse de ses promesses électorales de justice sociale… Mais, au-delà de cette régence sociale que nous assumons, il faut poser, ici et maintenant, les conditions d’une vraie politique sociale inscrite dans le marbre des institutions à venir…

Jean-Philippe Chauvin
 
 

Histoire des libertés sociales :

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Depuis des années l’historiographie officielle, Gauche en tête, sous la complaisance servile d’une « droite » molle, maintient la légende d’une libération sociale, fruit d’années de lutte consommées par ses idées ! Les travaux de Maître Murat et d’autres permirent de remettre en lumière la réalité sur ces acquisitions sociales, que nous bénéficions aujourd’hui. Les grands noms comme les dates sont retranscrits et vérifiables pour tout esprit curieux, en quête de vérité. Le lecteur sera alors devant cette épopée, ces aventures d’une poignée d’hommes oubliés, parce que contraire à l’idéologie dominante du « prêt à penser ». Ils forment cette permanence historique de l’alliance entre l’aristocratie et le peuple nous venant du fond des âges. Cette étude représente une approche permettant de comprendre ce qui fait l’esprit Français et le sens communautaire qui permit de traverser les écueils des drames historiques comme de survivre aux idéologies mortifères qui nous gangrènent encore aujourd’hui. Notre passé est une base de travail afin de comprendre notre présent pour anticiper l’avenir et c’est nous, comme le disait Bernanos, qui faisons cette histoire.

Notre jour viendra !

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Non à la retraite à 67 ans !

Jusqu’où iront-ils ? L’ancien premier ministre Edouard Philippe, dans un entretien paru dans Le Parisien, dimanche 9 octobre, évoque la possibilité d’un recul de l’âge d’accès à la retraite, comme le souhaite d’ailleurs la Commission européenne depuis 2011, à 67 ans, en attendant, pourquoi pas, 68, 69 ou plus, qui le sait ? Ce même triste sire, déjà en campagne pour la présidentielle de 2027, est bien celui qui durant trois ans a gouverné la France avec le succès que l’on sait, et les conséquences que l’on subit. Certes, il n’a rien fait d’autre que suivre une pente déjà empruntée par ses peu glorieux prédécesseurs, et que l’actuelle locataire de l’Hôtel Matignon s’empresse elle aussi de suivre : cette constance dans l’erreur mérite d’être saluée autant que dénoncée et condamnée… Mais il est parfois désespérant de constater que ceux qui nous gouvernent au nom du pays légal, semblent ne rien avoir appris de l’histoire, qu’elle soit politique, économique ou sociale, et que les préjugés des précédents sont aussi ceux des successeurs, dans une spirale infernale d’une forme de fatalisme qui montre le peu d’imagination et d’audace véritable de nos élites devenues routinières pour éviter les remises en cause douloureuses et, qui sait, « renversantes ».

Le dossier des retraites n’est pas un insoluble problème même s’il est éminemment complexe et délicat, et il ne peut être question de renvoyer le débat sur cet épineux sujet aux calendes grecques, c’est-à-dire aux générations suivantes. Et, là encore, il n’y a pas une seule solution mais bien plutôt un ensemble de possibilités et de propositions utiles pour envisager la pérennité d’un système de distribution de retraites aux travailleurs de notre pays, le terme de « travailleurs » étant employé ici à dessein pour signifier que ce sont bien eux en priorité qui doivent être concernés par une stratégie sociale privilégiant le travail et non la rente ou l’assistanat. Une véritable politique familiale digne de ce nom et une lutte plus efficace contre le chômage, entre autres, sont des moyens de sortir de la nasse : pourquoi la première proposition est-elle si absente des discours du pays légal contemporain, comme s’il y avait un abandon de toute ambition démographique qui consisterait, non à surcharger la planète, mais à remplir un peu plus nos berceaux, nos crèches, nos écoles, nos campagnes ? N’oublions pas que quelques dizaines de milliers d’enfants supplémentaires chaque année entraîneraient le maintien ou la création de plusieurs milliers d’emplois en crèche, dans nos écoles, collèges et lycées à moyen terme, et, donc, de nouveaux cotisants pour abonder les caisses de retraites. Or, les services de l’Education nationale, aujourd’hui, nous annoncent, sans s’en inquiéter outre-mesure, une diminution d’effectifs dans les cinq prochaines années d’un demi-million d’élèves ! Cela explique peut-être que le Ministère se préoccupe si peu du non-renouvellement des générations (aujourd’hui fortement vieillissantes…) d’enseignants qui, pourtant, devrait entraîner une véritable stratégie active (plus encore que réactive) de remplacement et d’enracinement de nouvelles équipes de professeurs dans nos établissements publics et privés : s’il y avait encore un Etat digne de ce nom à la tête des institutions de la République, il oserait une politique familiale et scolaire qui pourrait permettre de dépasser certains blocages actuels. Mais, apparemment, la République n’a plus besoin de professeurs ni d’enfants, juste de consommateurs et de contribuables assagis et raisonnables, sans autre ambition que de suivre les modes et les ordres du moment : vers la servitude volontaire ?

Cette piste démographique n’est qu’une piste parmi d’autres pour résoudre la question des retraites et de leur financement : il y en a tant d’autres encore possibles, et le basculement progressif vers un système de « patrimoines corporatifs » pris en charge par les différents acteurs du monde économique et social plus encore que par l’Etat, peut en être une autre, complémentaire, et qui mériterait d’être discutée, tout en prenant en compte la modification des formes et des structures du Travail en France. Va-t-on attendre la prochaine République ou la Septième, ou la Dixième, pour ouvrir enfin la boîte à idées et la chambre à débats ? Il y a urgence et, visiblement là encore, mieux vaut la Monarchie royale et sociale, et le plus tôt possible : pour penser cet avenir que la République, elle, limite toujours à la prochaine présidentielle quand la Monarchie l’imagine et le prépare sur le long terme, non des élections, mais des générations…

En attendant, il n’est pas inutile de redire à M. Philippe qui se rêve déjà en calife à la place du calife : non, nous ne voulons pas de vos solutions sans imagination, injustes et antisociales ! Sans doute faudra-t-il le crier encore plus fort dans quelques jours ou dans quelques semaines.

Jean-Philippe Chauvin



Louis XVIII face à la question sociale.

Il faudra bien écrire, un jour, un livre sur le roi Louis XVIII face à la question sociale, un thème peu abordé par les universitaires, ce qui est bien dommage. Voici ci-dessous une ébauche de réflexion sur ce sujet très révélateur de la façon dont un roi considère les travailleurs face au pouvoir de l’Argent…



« Si vous étudiez l’histoire sociale française, vous constaterez aisément que la Révolution française fut le pire moment « libéral » de l’histoire de France, en particulier à travers les lois d’Allarde et Le Chapelier de 1791 qui détruisent les corporations et tout le modèle social corporatif quand les lois de 1790 contre l’Église avaient déjà entraîné une hausse immédiate de la pauvreté, en particulier dans les campagnes… Ces deux lois révolutionnaires interdisaient la grève et l’association ouvrière, et permettaient la « libéralisation » (sic) du temps de travail. Le dimanche, d’ailleurs, perd alors son statut de jour de repos pour les ouvriers et il faudra attendre le roi Louis XVIII pour qu’il le redevienne, en 1814, pour tous les travailleurs… Les royalistes sociaux ont été les premiers à lutter pour redonner des droits aux classes laborieuses qui en avaient été privés par la Révolution, la République et l’Empire, ce que Marx (pas vraiment royaliste…) a lui-même remarqué…



« Pourquoi le roi Louis XVIII n’a-t-il pas remis officiellement en cause les lois de 1791 ? Sans doute parce que la bourgeoisie, qui venait de « lâcher » l’empereur, ne s’est ralliée à la Monarchie que du bout des lèvres, craignant de tout perdre de ses nouveaux pouvoirs économiques et politiques acquis sous la Révolution et confortés par l’Empire, et que le roi, soucieux de refaire l’unité française plutôt que de raviver les blessures, a préféré contourner la bourgeoisie plutôt que de la braquer. En légalisant le repos dominical (1) par le biais d’une loi dite de « sanctification du dimanche », il semblait déplacer la question sur le terrain religieux sans s’en prendre directement à la bourgeoisie elle-même, et il permettait à cette dernière, peu conciliante sur ses « droits » issus de la « liberté du travail » de 1791, de ne pas perdre la face. En somme, une habileté royale en attendant que l’État monarchique restauré soit assez puissant pour imposer d’autres concessions à la bourgeoisie… Mais la Restauration, malgré certains de ses préfets qui alertent sur les terribles conditions de travail des ouvriers dans les régions minières et manufacturières (Villeneuve-Bargemont, en particulier), n’en aura ni l’occasion ni le temps, la révolution de 1830 renforçant la bourgeoisie tout en affaiblissant la Monarchie, désormais sous le risque permanent d’une nouvelle révolution libérale.




« Si la Monarchie n’a pas eu toute la latitude nécessaire pour agir sur la question sociale, elle en a au moins eu la conscience et ce n’est pas un hasard si les premières lois sociales visant à soulager les ouvriers, le plus souvent en « contournement » plutôt qu’en affrontement direct avec la bourgeoisie, sont votées et appliquées dès le roi Louis XVIII qui, en 1818, met aussi en place le livret d’épargne (aujourd’hui livret A) qui doit permettre à tous les Français de pouvoir « mettre de l’argent de côté » dans l’idée d’enraciner (au-delà des possédants et des bourgeois) les classes moyennes et les travailleurs (indépendants ou salariés) au cœur de la société : puisque les corporations protectrices n’existent plus, l’idée est de les remplacer (en attendant mieux…) par une épargne individualisée et garantie par l’État qui prend ainsi le relais des institutions professionnelles encore interdites. La stratégie royale est habile, n’est pas inutile, et nous en mesurons encore les effets aujourd’hui avec le recours massif à ce livret en période d’incertitudes, non pour « faire du profit » mais pour préserver « ce que l’on a » en attendant des jours meilleurs pour sortir cette épargne de son nid et permettre la reprise des activités économiques et commerciales dans les meilleures conditions qui soient, la prudence prévalant plutôt que l’avidité…



« Tout l’intérêt d’une Monarchie royale en France est de « prendre son temps » pour bien faire les choses. Mais, convenons-en, cela peut, dans les périodes de restauration, de nouvelle instauration ou de ré-instauration, être une faiblesse, parfois fatale : cela doit donc nous inciter à poser les bases théoriques avant que d’être pratiques d’une Monarchie royale qui doit mener, dès son avènement, une politique véritablement sociale et qui s’appuie sur les forces productives et pas seulement financières, ces dernières devant être sérieusement encadrées dès le premier jour si la Monarchie veut pouvoir s’enraciner vraiment. L’élément fort de la légitimation de la nouvelle Monarchie ne peut être, en ce domaine, que l’application « sanctoludovicienne » de la justice sociale. Le comte de Paris des années 1930 l’avait fort bien compris, lui dont l’un des premiers et plus importants écrits portera sur ce thème et s’intitulera « Le Prolétariat » qui aurait pu être sous-titré : « Comment mettre fin à l’indignité sociale par la Monarchie sociale… ».





(à suivre)





Notes : (1) : Napoléon 1er avait toujours refusé de remettre en place le repos dominical en prétextant que les ouvriers pouvaient travailler ce jour-là aussi puisqu’ils mangeaient bien tous les jours de la semaine… Argument désarmant de cynisme et de mauvaise foi, mais qui convenait à la part la plus libérale de la bourgeoisie !


L’indécence sociale contre le Travail français.

J’appartiens à une famille de pensée « royaliste sociale » dans laquelle la question de l’argent n’est jamais première sans pour autant qu’elle soit négligée ou oubliée : simplement, l’argent est remis à sa place qui est de servir et non d’asservir. L’Eglise catholique enseignait jadis que l’argent peut être « un bon serviteur » mais qu’il est un « mauvais maître », et que toutes les richesses de Crésus, d’Harpagon et d’Onassis ne leur assuraient pas, en tant que telles, leur place au paradis. Ces leçons simples n’ont visiblement plus court dans un monde dominé, au sens fort du terme, par l’Argent avec un « A » majuscule, et c’est même l’hubris qui semble désormais tout écraser, avec le mépris envers les autres qui, le plus souvent, l’accompagne. J’en veux pour preuve deux informations de ces derniers jours, révélatrices, et qui concernent, même si cela semble en partie plus « mondialisé » que strictement national, notre pays, la France, celle que courtisent les deux finalistes de l’élection présidentielle…

La première est celle du salaire « astronomique » (selon l’expression consacrée) de Carlos Tavares, et que même le président-candidat a qualifié de « choquant et excessif », quasiment dans les mêmes termes que sa concurrente du 24 avril, sans que l’on sache bien (et cela a-t-il vraiment de l’importance ?) qui a « tiré le premier » sur ce symbole du capitalisme « sans frein » (selon les paroles du chant La Royale, l’hymne de l’Action Française). L’article du Parisien de ce jour (lundi 18 avril) nous donne quelques précisions : « Voici les chiffres, en espèces sonnantes et trébuchantes : Carlos Tavares touchera 19 millions d’euros pour 2021, dont 13 M d’euros de variable, et des dizaines de millions d’euros d’ici cinq ans si certains objectifs (sur le cours de Bourse notamment) sont atteints d’ici là… ». Bien sûr, certains diront que c’est moins que le salaire annuel du joueur de balle-au-pied Lionel Messi (environ 63 millions pour une année au Paris Saint-Germain, dont 41 millions nets de tout impôt) : cela n’en reste pas moins choquant au regard de la situation sociale actuelle, d’une part, et de la simple raison d’autre part (1). L’argument des néolibéraux selon lequel le salaire du patron de Stellantis serait inférieur à ceux des patrons d’Outre-Atlantique montre ainsi que l’impudence n’a pas de frontières mais il serait bon qu’ils se souviennent qu’à défendre l’inacceptable, ils se condamnent à n’être plus entendables par les populations de ce côté-ci de l’Atlantique… La CFTC (Confédération Française des Travailleurs Chrétiens) et les autres syndicats représentés dans les usines automobiles du groupe Stellantis (PSA-Citroën, Chrysler, Fiat) résument le scandale en quelques mots : « L’écart ne cesse d’augmenter entre les plus bas salaires et les plus hauts salaires, pointe Franck Don, le délégué syndical central CFTC. Tavares est un très bon capitaine d’industrie mais à un moment donné, il faut rester raisonnable. » Chez FO aussi, c’est « l’écart » avec la base qui est dénoncé. « Le groupe devrait mieux partager le gâteau, dans un contexte d’inflation galopante » (…) ». Ce qui rejoint la réaction de certains actionnaires de l’entreprise : « Pareils montants sont non seulement exagérés, mais par ailleurs totalement inacceptables dans une entreprise en pleine restructuration, tempête Denis Branche, le directeur général de Phitrust, une société de gestion, actionnaire minoritaire de Stellantis. Carlos Tavares fait du bon travail, mais ce n’est pas parce qu’il réussit qu’il doit être payé autant. Il n’a pas non plus inventé la voiture qui vole ! ». » Mais, malgré un vote négatif des actionnaires (52,12 % des votants), vote dont le Conseil d’Administration souligne qu’il n’est « que » consultatif, le salaire de M. Tavares a été validé, au motif que, selon le président de Stellantis John Elkann, l’état-major de l’entreprise avait choisi « d’opter pour la « méritocratie » et « de récompenser les performances » », ce qui laisse songeur, tout de même, sur cette drôle de « méritocratie » ainsi vantée et rémunérée… Qu’il soit normal de récompenser le directeur général pour avoir sauvé un groupe jadis en difficulté me semble évident mais, répétons-le, c’est la démesure de la somme qui laisse songeur au regard de la prime d’intéressement et de participation de 4.000 euros brut minimum concédée aux salariés, et de la hausse de 2,8 % des salaires ouvriers. D’autant plus que, si la tendance favorable à l’entreprise se démentait dans les années suivantes, ce sont les ouvriers qui, les premiers, en paieraient le prix le plus lourd quand la Direction, elle, verserait des « parachutes dorés » à ceux qui auraient mal mené le navire amiral…

La seconde information est l’absence d’accord sur les salaires entre la direction d’Amazon France et les syndicats de l’entreprise, et qui montre, là aussi, l’indécence sociale de certains grands groupes commerciaux et l’oubli de leurs devoirs sociaux, au détriment de ceux qui, pourtant, sont indispensables au fonctionnement de l’entreprise, à la base. « Alors qu’Amazon va facturer aux vendeurs une taxe de 5 % pour le carburant et l’inflation, la direction annonce ne vouloir augmenter nos salaires que de 3,5 % et nous dit clairement qu’elle n’ira pas plus haut », s’indignent [les syndicats]. La direction continue de nous mépriser, ne voyant que les intérêts plutôt que de penser à ses salariés qui peinent à vivre dignement. » L’intersyndicale réclamait une hausse des salaires de 5 % tandis que l’inflation, selon l’Insee, a atteint 4,5 % sur un an en rythme annuel. » (2). Bien sûr, l’entreprise argue de quelques mesures portant, à chaque fois et pour chaque salarié, sur quelques centaines d’euros (le doublement de la prime inflation, par exemple, à 200 euros), mais, là encore, c’est la démesure entre les profits du géant de la distribution et les salaires de ses employés qui peut, légitimement, choquer, surtout quand on constate, d’une part les difficiles conditions de travail dans ses entrepôts, d’autre part la position dominante (écrasante ?) de l’entreprise du commerce numérique dans le monde. Doit-on rappeler les chiffres d’Amazon, là aussi astronomiques, pour l’année 2021 : 470 milliards de dollars de chiffres d’affaires dans le monde, soit 22 % de plus que l’année précédente, et, ce qui est plus significatif pour ce qui nous intéresse, 33 milliards de dollars (soit environ 28 milliards d’euros) de profits, soit 57 % de plus qu’en 2020, dont très peu (et, disons-le, trop peu !) reviennent à ceux qui, là encore, sont une pièce maîtresse de ces résultats considérables, c’est-à-dire les simples salariés. Comme si le travail valait bien moins que la spéculation sur celui-ci, ce qui n’a rien de normal, au regard de la simple décence sociale, surtout quand on sait que la valorisation boursière de l’entreprise Amazon est de… 1.480 milliards de dollars (environ 1.370 milliards d’euros) !

Il est un point qui me semble révélateur de la faiblesse de la République face à l’Argent, c’est que ces deux informations paraissent alors que nous sommes entre les deux tours d’une élection présidentielle et que l’on pourrait penser qu’elle allait inciter les directions d’entreprise à une plus grande réserve ou prudence, ce qui visiblement n’est pas le cas, comme si elles avaient intégré le fait, avéré désormais, que, quoiqu’il en soit, l’Etat est impuissant à peser sur des décisions prises ailleurs et cela même si elles concernent des travailleurs français ou des sociétés liées à notre pays ou implantées sur son territoire. L’indignation du président-candidat n’a absolument pas impressionné le Conseil d’Administration de Stellantis et Amazon, selon Le Figaro économie, reste maître du jeu : « Si les syndicats ne signent pas, elle [l’entreprise] pourra passer outre ». Cela augure mal de la suite, mais cela démontre aussi qu’il est temps de renforcer l’Etat, non en l’engraissant mais en le musclant. Tout comme il est temps de redonner de la force aux salariés pour qu’ils puissent négocier dans de meilleures et plus saines conditions, non par la grève comme ils sont trop souvent poussés (ou réduits) à le faire, mais par la refondation d’institutions du Travail que l’on pourrait qualifier de « corporatives », institutions dans lesquelles le travail serait privilégié et reconnu à sa juste valeur, non à travers la seule « profitabilité » mais par sa qualité.


Jean-Philippe Chauvin

Notes : (1) : Lorsque les Royalistes sociaux du Groupe d’Action Royaliste dénoncèrent à l’été 2021 les 41 millions d’euros de salaire sans impôts de M. Messi en soulignant que cela représentait l’équivalent des salaires cumulés de 1.300 infirmières, de nombreux internautes nous saturèrent de commentaires fort peu sympathiques, voire injurieux, comme si nous avions commis un blasphème : les dieux du stade sont intouchables, semble-t-il… et leur maître suprême l’Argent ne peut être rappelé à la raison ! Quelques mois après, alors que les résultats sportifs du salarié millionnaire n’étaient pas à la hauteur des espérances des soutiens du club, les mêmes interpellateurs et injurieurs s’en prirent à lui avec des termes que les Royalistes sociaux n’avaient même pas formulés à son encontre…

(2) : Le Figaro-économie, vendredi 15 avril 2022.




La grande faute sociale de la Droite.

Les soirées électorales sont devenues, depuis longtemps, des moments gênants de la vie démocratique française, surtout en temps de présidentielle : chacun y va de sa langue de bois ou de velours, pour finir en incantation et appel aux valeurs de la République, toujours menacées et donc à sauver, ce qui devient lassant et peu convaincant à la fin. C’était, dimanche soir, le bal des hypocrites, et le temps de décence n’était plus de mise pour se rallier au président sortant, avec quelques précautions oratoires bien sûr, mais qui ne trompaient personne. Ainsi est-il demandé à ceux qui craignent le report de l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans de voter pour celui qui a assuré, depuis le début de sa campagne, vouloir le mettre en place dès le début de son nouveau quinquennat : cette question-là n’aurait-elle pas mérité une négociation avant le ralliement, ne serait-ce que pour donner plus de poids aux négociateurs (partis et syndicats, par exemple) et pour éviter une forme de désespoir social des électeurs non-macroniens (voire antimacroniens) une nouvelle fois abandonnés à leurs inquiétudes par ceux-là mêmes qui prétendaient les défendre la veille encore ? Et l’annonce par le président-candidat d’un possible référendum sur cette question peut paraître, même, comme un moyen de couper l’herbe sous le pied à une éventuelle contestation qui ne devrait pas grand-chose aux ralliés mais plutôt aux « hors-partis » qui pourraient être tentés de se servir du bulletin de vote Le Pen pour empêcher la réforme promise et redoutée par tant de Français de tous les âges (d’avant 65 ans surtout, si l’on en croit les sondages…).

Quoiqu’il en soit, la campagne présidentielle a aussi démontré les insuffisances sociales d’une Droite (qu’elle soit libérale ou conservatrice) oublieuse, une fois de plus, de ses héritages et de ses principes traditionnels de bienfaisance et de service : nous sommes bien loin de la Droite d’Albert de Mun ou de La Tour du Pin, catholique sociale, souvent royaliste, mais déjà peu appréciée des partis « bourgeois » classés à droite ou au centre de l’échiquier politique. Cette indifférence sociale n’est qu’une des raisons, sans doute, de l’échec des candidats Zemmour et Pécresse, mais elle ne me semble pas forcément négligeable car, en oubliant les préoccupations sociales des populations du Travail, le risque est certain d’être considéré comme appartenant au « bloc élitaire » évoqué par l’analyste politique Jérôme Sainte-Marie et opposé, sociologiquement parlant, au « bloc populaire », mieux représenté selon les électeurs par M. Mélenchon à gauche et Mme Le Pen à droite. L’indécence de Mme Pécresse, jadis adversaire de l’assistanat, implorant les dons de ceux qui avaient voté pour elle et excipant du fait qu’elle s’était « personnellement » endettée de 5 millions d’euros quand elle en annonçait presque le double en possession propre dans sa déclaration de patrimoine d’il y a quelques semaines, a eu un effet dévastateur dans l’opinion publique et a exacerbé l’agacement à l’encontre de ceux-là mêmes qui disent aux autres de se serrer la ceinture et s’inquiètent de leurs « millions » perdus quand tant de nos concitoyens comptent leurs revenus annuels en quelques milliers d’euros…

Les actuelles promesses des candidats de la présidentielle de 2022 (anciens ou finalistes) autour du pouvoir d’achat des Français – aujourd’hui bien écorné par la succession de crises et de pénuries qui risquent bien de devenir, pour ces dernières, structurelles à plus ou moins long terme (du fait de l’épuisement des ressources fossiles, mais aussi de la surexploitation des ressources dites renouvelables, qu’elles soient alimentaires ou forestières, par exemple) – ne sont pas suffisantes pour faire une politique sociale digne de ce nom et convaincante sur le long terme. Là où il faudrait une réflexion sur le travail et ses finalités autant que ses moyens, il n’y a trop souvent que des slogans et des annonces qui ont peu de chance de devenir réalités, car le système même de l’économie mondialisée ne raisonne qu’en termes d’avantages comparatifs et de « profitabilité » quand il faudrait penser en termes de besoins humains concrets et de « sens » de la production ; quand il faudrait évoquer et préserver les travailleurs des excès de l’Argent et de ses exigences parfois inhumaines ; quand il faudrait poser la grande question de la justice sociale et de la meilleure répartition des fruits du travail, etc. Bien sûr, cela impose aussi de remettre en cause quelques préjugés propres à l’idéologie dominante, matérialiste et « consommatoire », et ceci qu’elle se pare des attributs du libéralisme ou de l’assistanat, deux faces aussi désagréables l’une que l’autre.

En adoptant un langage économique qui négligeait trop souvent les aspects sociaux (ou antisociaux, en fait…) des politiques envisagées, la Droite (mais aussi une part de la Gauche modérée) a manqué à ses devoirs sociaux, au risque de ne plus être entendable par une part des populations du Travail, celle des ouvriers d’usine et du bâtiment, des employés mais aussi des artisans et des petits commerçants qui ne sont pas exactement des assistés… L’orientation de l’économie vers une forme de « dictature actionnariale », en rupture même avec l’ancien capitalisme des capitaines d’industrie, a accéléré le divorce entre les catégories vivant des activités productives et une Droite qui, trop souvent, a préféré vanter les mérites d’une économie plus financiarisée et mondialisée, et cela au nom d’une globalisation qui était censée être « heureuse » pour les consommateurs français, en faisant mine d’oublier que nombre d’entre eux étaient aussi des producteurs ou des employés d’ici, et que délocaliser les entreprises pour produire « moins cher » ailleurs pouvait évidemment avoir des conséquences sociales malheureuses : la désindustrialisation, jamais vraiment enrayée depuis les années 1980, a paupérisé une part non négligeable des « classes laborieuses » tout en leur ôtant « l’identité du travail » et les réduisant à devenir les assistés d’un Etat qui, à défaut d’être protecteur et incitateur, se voulait « providence »… La Droite, tout à son discours sur la modernité économique, n’a pas su (pas voulu ?) mettre des limites à une mondialisation qu’elle confondait avec une simple internationalisation des rapports économiques quand elle était l’imposition d’un seul modèle aux nations destinées à se fondre dans ce Grand Marché global. Croyant « désétatiser » le monde en réponse au modèle étatiste (dit « socialiste » de l’autre côté du rideau de fer), puis en remplacement de celui-ci après 1991, la Droite n’a fait que le livrer aux seules féodalités de l’Argent… « La politique de la France ne se fait pas à la Corbeille » : la citation du président de Gaulle était désormais considérée comme le souvenir d’un âge « pré-libéral » qu’il fallait dépasser, voire oublier, malgré les avertissements du prix Nobel d’économie Maurice Allais, inquiet de ce glissement vers un libéralisme « loi de la jungle » et désormais dominateur avant que de se vouloir « obligatoire », dans une logique toute thatchérienne. Pour la Droite, cela se paye en larmes du dimanche soir, cette fois ! Mais celles des travailleurs sacrifiés sur l’autel de la mondialisation me touchent, en définitive, beaucoup plus que celles de cette Droite-croco, et m’incitent à ne jamais oublier les devoirs sociaux que la Monarchie que je souhaite devra respecter pour légitimer son retour, son existence et son enracinement



Jean-Philippe Chauvin